Samuel Paty : anniversaire d’un désastre démocratique

Discours hommage sur l’esplanade de Mériadeck que j’ai écrit et prononcé après la mort de Samuel Paty au nom du Conseil départemental. Je n’en changerai pas un mot… et surtout pas celui de laïcité. Ce fut l’un des moments les plus durs de mon engagement dans la vie publique. Je le publie à nouveau en ce jour particulier.

« Jean-Luc Gleyze a souhaité, grâce à votre présence en ce jour d’automne, sous un ciel chargé de tristesse, peuplé des nuages noirs de l’inquiétude, prêt à verser les larmes d’un pays choqué par l’épouvantable assassinat de Samuel Paty,  que le conseil départemental témoigne de son indéfectible attachement aux valeurs fondatrices de notre vivre ensemble et de sa solidarité absolue à l’égard de la grande famille de l’Éducation nationale et de celle de l’un des siens mort pour la France de l’intelligence, du savoir et de la tolérance.

Je tiens, en son nom et au nom de tous mes collègues respectueux des valeurs essentielles de notre démocratie, à vous remercier d’avoir pris quelques minutes pour démontrer que le département, ses élus et ses personnels solidaires, n’accepteront jamais que, sur notre sol, dans notre quotidien, la terreur l’emporte sur les forces de l’esprit.

J’ai donc l’honneur de m’adresser, en son nom, à vous toutes et vous tous, réunis par votre volonté de participer à un moment de partage pour condamner un acte délibéré dicté par la négation de la liberté d’expression, la haine exacerbée, l’intolérance absolue, débouchant, comme toujours, sur une effroyable barbarie.

Je vous convie à construire un moment collectif, simple, précieux car destiné à dénoncer tous les errements meurtriers à l’égard de celles et ceux qui ont la mission, confiée par la Nation, de forger des consciences libres, d’ouvrir les esprits, de former ces citoyennes et ces citoyens fraternels dont nous avons tant besoin.

Après un enchaînement de procédés détestables, un professeur d’Histoire justement chargé de puiser dans le passé des raisons de croire en l’avenir en éclairant les faits du présent, a été décapité comme si le danger se trouvait dans ses pensées, ses idées, ses convictions.

Il n’y a rien de plus cruel au pays des Droits de l’Homme et des citoyennes et citoyens, que de mourir pour avoir respecté sa vocation, ses idées, son engagement au service de la jeunesse.

Il n’y a rien de plus terrible, dans ce monde réputé civilisé, que de mourir pour avoir simplement cru dans la nécessité de rappeler l’indispensable liberté expression expliquée, commentée, comparée.

Il n’y a rien de pire à notre époque que de mourir pour ses idées, ses principes, ses valeurs, pour une volonté louable de préserver notre République, pour essayer de construire un monde meilleur par l’éducation.

Il n’y a rien de plus affolant que de mourir pour avoir expliqué à des jeunes, ce que pensait Martin Luther-King en constatant que « L’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité ; seule la lumière le peut. »

Samuel Paty deviendra le symbole de notre incapacité collective à préserver les résistantes et résistants de l’intelligence, les combattantes et combattants du quotidien en faveur de l’intérêt général, les porteuses et porteurs de l’espoir d’un monde meilleur.

Vous appartenez, chacune et chacun d’entre vous, dans votre rôle, dans vos fonctions à ces personnes qui luttent à chaque instant par votre action pour que l’exclusion, la haine, la misère matérielle et culturelle ne constituent pas le terreau où pousse le chiendent des extrémismes irrationnels et mortifères.

J’appartiens à ces Hussards noirs que les écoles normales allaient chercher au mérite dans le peuple pour qu’ils apportent par l’éducation la capacité au plus grand nombre de vivre libres grâce certes au savoir mais aussi à l’éducation leur permettant d’échapper aux dangers des croyances esclavagistes.

Mon cœur saigne. Mon esprit se trouble. De mes souvenirs j’extrais alors ce mot du cours de morale professionnelle dispensé par le directeur le jeudi matin qui revenait sans cesse il y a maintenant plus de cinquante ans : laïcité ! Il ne m’a jamais quitté et il a guidé mes pas et les pas de centaines voire de milliers de Hussards motivés de de la République. C’est le fondement de notre vie commune qu’il ne faut pas affaiblir, dénaturer, abandonner pour le ressortir quand il a été bafoué, blessé, amoindri parfois pour de basses arrière-pensées électoralistes.

La laïcité n’est pas le renoncement face aux agressions religieuses mais doit être toujours respectueuse des croyances individuelles. La laïcité constitue la base fondatrice de la citoyenneté réelle. L’oublier un seul instant c’est ouvrir la porte aux extrémismes, aux communautarismes ou à l’intolérance.

Le département, ses élus, son Président y sont viscéralement attachés, car sans elle, la liberté de penser n’existe pas, l’égalité est illusoire et la fraternité condamnée à mourir de froid.

Samuel Paty appartient désormais au Panthéon mondial virtuel des nombreux martyrs morts pour nos convictions, nos espoirs, nos craintes. Il y reposera aux côtés du chevalier de la Barre, Jean Jaurés, Jean Moulin, Jean Zay, le Mahamat Ghandi, Martin Luther-King, Jan Palach ou Jo Cox, tous victimes de l’obscurantisme et de la violence aveuglée par l’endoctrinement mettant en esclavage la raison.

Mesdames, messieurs, ne faiblissons pas, serrons-les rangs, encourageons-nous, acceptons le combat, soyons fiers, solides, intransigeants pour que la laïcité, bouclier contre tous les extrémismes religieux de tous bords voulant imposer leur loi dans la sphère publique, redevienne partout et tout le temps la référence de notre action collective.

Vous devez voir dans cet événement tragique  l’assassinat d’un honnête homme au sens du siècle des Lumières.

Pour lui ne baissons pas les bras, continuons nos efforts en faveur de la solidarité humaine, de l’éducation populaire, de la culture laïque et constructive : « rallumons, avec Apollinaire, les étoiles de nos vies, retenons le positif et les sourires pour affronter les épreuves parfois douloureuses. » Si nous retrouvons le chemin de l’action nous serons dignes de Samuel Paty.

Le Président, les élus départementaux seront toujours à vos cotés dans votre discret mais efficace combat en faveur de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et de la laïcité.  

Si vous le voulez bien par un moment de silence respectueux et sincère, manifestons notre solidarité humaine respectueuse tellement précieuse à son égard et à l’égard tous les martyrs de toutes les barbaries obscurantistes et fascisantes. Je vous demanderai ensuite d’applaudir pour montrer notre détermination et notre capacité de résilience après un tel malheur collectif et allumer cette lumière d’optimisme constructif que toutes et tous nous avons en nous. »

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Le royaume de l’infox vous est ouvert

La grande salle de l’espace culturel des Arcades à Créon avait rarement vu une telle assistance. Le média « Curieux » (quel beau nom) animait une rencontre conférence sur les fameuses Fakenews » et vu l’importance du sujet, les citoyen;ne.s par leur présence démontraient, en cette période de zémourisation des esprits une motivation particulière. Dans le cadre de l’opération « 10 jours pour voir autrement » destinée à tenter d’endiguer le poids des écrans sur une société mal en point, ce rendez-vous visait à démonter un « système » faisant des ravages.

« La fake news  ou infox » étant selon l’intervenant « une fausse nouvelle volontairement ou involontairement créée par un individu ou un groupe d’individus identifiables ou non dans un but humoristique, commercial, idéologique ou de manipulation » le débat ne pouvait être qu’instructif. C’est probablement pour prendre conscience de la dangerosité pour la démocratie de ce phénomène que « la foule » était au rendez-vous. Sur les réseaux sociaux on parlera probablement de ce rendez-vous car il concerne toutes celles et tous ceux qui les fréquentent. Il suffira de mettre une photo bien choisie pour démontrer que le sucrés a été au rendez-vous.

Les « fausses nouvelles » pullulent, s’épanouissent, s’étalent, grandissent, prolifèrent, explosent comme les cafards dans un immeuble mal entretenu. Malgré tous les efforts des médias sérieux qui tentent dans démonter les ressorts elles envahissent désormais toutes les sortes de supports grand public. Il arrive même de plus en plus que les médias en vivent en allant jusqu’à laisser proférer les pires contre-vérités pour améliorer leur audience. Il y a même de sérieuses craintes que dans les six mois qui viennent on assiste à une course à l’échalote de la diffusion de tout et n’importe quoi.

Pour favoriser volontairement « la désinformation », pour nourrir « la propagande », pour entretenir « lecomplotisme » ambiant, pour générer des mouvements « d’opinion », pour soutenir « une personnalité » ou pour lancer « une rumeur » la fake news devient l’outil idéal. Nul ne saurait nier qu’elle intervient pas désormais dans tous les grands rendez-vous réputés démocratiques. Elle est devenu un paramètre décisif de manipulation décisif.

Elle est utilisée dans le secteur « commercial » pour ruiner la réputation des concurrents mais aussi pour générer des revenus colossaux via les contacts qu’elle provoque sur le média qui les porte. D’ailleurs plus la fausse nouvelle est énorme, exceptionnelle, extraordinaire au sens premier de l’adjectif et plus elle a des chances de capter un auditoire conséquent. Des « profiteurs » se dissimulent très souvent d’une manière ou d’une autre derrière ces diffuseurs de pseudos-vérités « rentables ». Dans le monde, des milliards de revenus reposent au moment où les systèmes de diffusion « institutionnels » souffrent sur la désinformation. Outre les supports qui les distillent dont les profits sont actuellement problématiques pour la justice fiscale, les inventeurs de fausses nouvelles se gavent discrètement.

Certes pour maintenir le goût souhaitable de la « satire » ou du « canular » de moins en moins apprécié il arrive que la confusion soit entretenue pour maintenir le principe de la liberté d’expression. Il arrive que les publications de ce style soient pris pour « argent comptant » et que la « fausse nouvelle » humoristique soit transformée en « vérité » reproduite à satiété. «  Il faut six fois plus de temps à une vraie information pour parvenir à 1 500 personnes via Twitter que si elle était fausse » Les réflexes cognitifs qui sont en chacun d’entre nous contribuent grandement à ce phénomène. Par exemple nous reproduisons ou nous soutenons toute affirmation qui confirme nos « croyances » et vont dans notre sens ce qui explique en grande partie la manière dont nous réagissons.

Tous les exemples fournis, tous les constats effectués, tous les conseils donnés ont trouvé un large écho dans la salle de l’espace culturel créonnais. Tout le monde a convenu que la vitesse actuelle de propagation de ces « fausses nouvelles » les rend redoutables et qu’un énorme effort d’éducation reste à accomplir. Ce travail ingrat, désespérant, disproportionné a été entrepris par les élus du Créonnais. C’est tout à leur honneur ! Ah ! Au fait j’ai totalement oublié de vous préciser que nous étions… une dizaine pour soutenir leur action. La notion d’affluence est relative et donc si vous lisez quelque part qu’il y avait foule vous devrez vous méfier : c’est une « infox ! » Doit-on en être rassuré ?

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Le délicat équilibre culinaire entre salé et sucré

Sur la table tout ce que la cuisine marocaine porte comme soleil ou épices pour mettre en appétit les convives. En fait ce n’est pas nécessairement dans les restaurants que l’on découvre la spécificité des préparations culinaires d’un pays mais lors de ces repas préparés par des femmes discrètes dans une cuisine familiale. Elles ont quasiment le monopole de ce qui relève de la gastronomie. En disposant sur la table ces nombreuses assiettes dans lesquelles s’étalent des salades diverses, la cuisinière affirme sa capacité à diversifier les saveurs, les couleurs et les odeurs.

Tout repose sur un savant équilibre entre le sucré et le salé, entre le cru et le cuit, entre le grillé et le mijoté, entre l’épicé et le doucereux. Chaque « hors d’oeuvre » forcément dégusté en petite quantité agace ou rassure le palais. Les lentilles, oubliées dans nos menus de gala car trop marquées « cantine » ou les salades fortement renforcées par des oignons agressifs forment la base de ces « «échantillons » des produits frais locaux.

Toutes les cuisines méditerranéennes reposent sur ce principe de la multiplication des entrées en matière avec le maximum d’assaisonnements odorants. Elles favorisent le partage. Personne n’a le monopole d’une préparation. Se préoccuper des autres et savoir prendre sa juste part ou la délaisser au bénéfice des autres Les échanges autour de la table se trouvent ainsi facilités par les appréciations portées sur les coupelles soigneusement préparées. Impossible de trouver ces attentions sur les tables des restaurants pour touristes avides de tajines ou de couscous.

En fait la seule entrée en matière « individuelle », un tantinet authentique reste la soupe harissa que l’on trouve sur les cartes. Pois chiches, carottes,tomates constituent la base de ce « potage » dont il faut surtout humer le mélange de gingembre, de coriandre fraîche, de curcuma, de persil et d’oignons.Un bol de cette forme de « garbure » à base de bœuf doit être bien relevé pour que le repas débute au mieux et s’il ne l’est pas il devient très banal.

La suite d’un « vrai » repas marocain ne sera en effet qu’une alternance permanente entre agression et tendresse. La pastilla conjugue ces deux cultures voulant qu’au Maroc le sucré puisse se mêler au salé sans problème. Les caravanes traversant Fès apportaient ces deux produits de base et au fil des siècles ils ont été associés. Dans la pâte moelleuse chaque cuisinière va instiller son secret. Aucune « galette » dorée ne ressemble à une autre. Le poivre, le sel, l’huile, le persil vont côtoyer la cannelle, les amandes, le sucre semoule, le miel, le sucre glace… avec du poulet ou du pigeon et les inévitables oignons. Les pastillas fraîchement sorties du four doivent réserver leurs parfums à celle ou celui qui l’ouvre avec un couteau. C’est à cet instant que l’on sait si l’œuvre est réussie.

Vous devez éprouver la même sensation en soulevant le couvercle cheminée d’un plat à tajine. La qualité des légumes et leur degré de cuisson ne relève pas de l’approximation. Les courgettes, carottes, pommes de terre ou tomates ne sauraient être ramollies ou passées. Leur fermeté initiale décide de la qualité du résultat. Pour ma part j’adore les ajouts de citron confit, d’olives ou abricots secs qui confortent la constante marocaine de l’addition des saveurs. Peu importe la viande dissimulée sous l’accompagnement car l’essentiel du savoir-faire repose encore une fois sur les épices (coriandre, cumin, safran, piment, cannelle, curcuma, gingembre, poivre…) que les « touristes » n’apprécient guère.

Le mets royal demeure pourtant le couscous pour lequel il n’existe pas de recette institutionnelle puisque chaque cuisinière possède la sienne. D’ailleurs dans le riad où nous étions installés les deux préposées au repas que nous avions commandé avaient décidé de nous en proposer deux versions. Pour ma part je juge du résultat à travers la qualité de la semoule. D’ordinaire, la plus grossière est utilisée pour les couscous, la moyenne pour le taboulé et les desserts type semoule au lait, la fine pour la confection de pâtes mais aussi de crèmes, de soufflés ou dans les soupes. La dernière est la plus dure à travailler et il faut une dextérité particulière pour qu’elle reste légère et peu collante. Un couscous ne souffre pas la médiocrité de ces légumes et de sa sauce. Pour la viande: à chacun son choix !

Enfin s’il vous reste un place tapez dans un assortiment de pâtisseries. Attention les meilleurs sont celle qui ne sont pas trop sucrées. Difficiles à dénicher car le sucre ayant été un signe culinaire de richesse compte-tenu de sa provenance lointaine il entre dans quasiment toutes les préparations. Toutes les ambiguïtés du Maroc se retrouvent dans les assiettes.

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Vous prendrez bien le désert qui est avancé ?

Le Maroc s’essouffle, écrasé par un ardent soleil qui ravit les visiteurs mais qui inquiète bien des habitants. Le réchauffement climatique écrase la terre autour de Fès, seconde ville la plus peuplée d’un pays qui vit essentiellement de ses productions agricoles. Impossible de ne pas constater cette souffrance d’un territoire dans lequel le désert gagne sans cesse du terrain. La température largement supérieure à 30 degrés en ce début octobre illustre les préoccupations de tous les climatologues : lentement la désolation s’installe.

D’immenses plaines de pierrailles ou de terre ocre ou grise entourent la cité où le Roi a décidé il y a quelques mois d’élire domicile en son palais installé au cœur d’une oasis de 85 hectares pour bénéficier de cette chaleur sèche bienfaisante Lentement l’urbanisation a grignoté puis avalé gloutonnement les espaces où poussaient des arbres fruitiers. Des maisons massives, anguleuses, résultantes d’assemblages de blocs géométriques s’étirent le long d’un axe routier rectiligne parsemé de chicanes pour contrôles de la police puis de la gendarmerie. Une poussée d’immeubles collectifs dans ce paysage lunaire prend des allures surréalistes. Fès s’étale en effet sur le néant de ces zones désertiques éloignées de la fourmilière de la Médina. Les collines chauves qui l’entourent vers l’Est ne sont en effet peuplées que de centaines de tombes blanches des cimetières.

Il reste plus loin ces vastes étendues d’alignement d’oliviers de toutes tailles. Chétifs durant de nombreuses années ils finissent par imposer une rondeur corporelle plus rassurante. Le sol aéré pour recevoir une éventuelle rincée céleste n’a pas besoin d’autres soins pour le débarrasser de plantes inutiles. Ils constituent une incontestable richesse dans un monde où les huiles, fruits de pressions plus ou moins soignées prennent une valeur marchande croissante. Ces boules vertes résistent, semble-t-il à l’aggravation de leurs conditions de vie et aux bactéries dévastatrices. Jusqu’à quand ? Nul ne le sait vraiment.

La plongée dans les regs en devenir intervient inexorablement. Alors que la barre verdoyante du Moyen-Atlas apparaît à l’horizon, des tapis de pierres jonchent la plaine. Les oueds serpentent les tripes à l’air. L’eau infidèle depuis belle lurette a abandonné leur lit les laissant aussi sec que l’âme d’un pendu. Comment peut-on garder espoir en l’avenir lorsque la campagne a des allures aussi ingrates ? Quelques rares moutons se serrent les uns contre les autres comme si cette promiscuité leur assurait une hypothétique fraîcheur.

La moindre tache d’ombre sert de refuge aux enfants, aux femmes qui assurent une surveillance lointaine de ces animaux perdus au milieu de nulle part. Sans que l’on en perçoive la raison, d’étroites traînées verdoyantes permettent à une vache de tenter de rafler quelques brins d’herbe nourris par un filet d’eau finissant par se perdre dans la terre poussiéreuse. Dès que la forêt se profile, la frâcheur reveient. Des îlots aux allures de Suisse perdue sur un continent qui ne serait pas le sien contrastent avec l’aridité qui les cernent. 

L’eau constitue ici bien plus qu’ailleurs le bien le plus précieux. Elle devient le vrai facteur de la richesse. Partout dans cette portion du Maroc, elle se raréfie, se dissimule, se tarit et finit par revenir de plus en plus rarement sans crier gare . Le sablier mesure le temps qu’il reste avant que les lendemains désespèrent les jeunes générations privées de tout espoir de retrouver le chemin de la prospérité. La fuite semble inexorable devant l’avancée de l’ennemi du réchauffement en marche. Les migrations climatiques seront largement supérieures aux migrations touristiques.

Sortir de Fès permet de prendre conscience quand on a eu le plaisir d’y revenir une décennie plus tard de l’aggravation d’une situation qu’il n’est plus possible de nier. La guerre pour l’eau douce ne fait que débuter avec le voisin algérien. Un vent mauvais venant d’à travers les montagnes soulève la poussière des incertitudes sur l’avenir. Elle vole vers ce monde qui se précipité vers le désert où se perd la vie et où grandit la misère.

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Les « proloschats », peuple précieux de la Médina de Fès

Ils s’étirent , se pelotonnent, errent sans but apparent, se cachent dans les recoins les plus secrets, s’assoient pour regarder les fourmis humaines qui défilent devant eux ou tentent de quémander une caresse. Les chats prennent une place importante dans la Médina de Fès. Ils y occupent le devant de la scène avec la nonchalance de ces personnages certains de leur place dans la hiérarchie. Rien ne permet de supposer qu’une quelconque menace pèse sur leur avenir. En famille ou solitaire, ces félidés aux origines aussi entremêlées que celles des hommes qu’ils fréquentent, dégagent une sérénité que leurs congénères en d’autres lieux voudraient bien ressentir.

Le vaste marché de la seconde ville impériale du Maroc a été marqué dans son histoire par les épouvantables ravages de la peste. La maladie vécue comme un fléau divin aurait fait au XVI° siècle un millier de victimes par jour. La Médina ressemblant à une ruche très peu salubre respirait l’opulence grâce aux échanges véhiculés par les caravaniers. Le Maroc alors invincible, craint par les Ottomans et les Européens, était florissant grâce à la culture du sucre et à l’or venu du Mali. L’épidémie de peste qui l’avait frappé en 1595, amenée par les juifs séfarades, les Morisques et les Maures andalous, chassés d’Espagne (déjà!) provoqua même la chute de la dynastie du célèbre Ali Mansour. La présence de nombreux chats dans ce creuset aux maladies constitua probablement l’une des clés inconnus à l’époque évidemment pour exterminer les rongeurs coupables de la propagation des puces.

Compagnons de la salubrité publique pour les marchands ou les artisans confrontés à la promiscuité de denrées attractives pour les souris et les rats, les félins constituent une véritable armada aux missions diversifiées. Aucun d’eux n’a la stature rassurante et la rondeur attrayante du Raminagrobis de la fable. Ils crèvent la dalle de telle manière qu’il aient l’envie de se payer sur les bêtes nuisibles qui roderaient autour des précieux sacs de graines ou des légumes posés à même le sol ou sur des claies de mauvaise fortune pour celui qui les possèdent. Les gouttières ne les attirent guère puisque l’essentiel du boulot se situe au ras du sol. Ils sont très terre à terre.

La communauté des greffiers de la Médina regroupe sans aucune contestation des niveaux sociaux différents. La gardien du temple lové sur tapis de laine douce n’a visiblement pas la même vie que celui qui patrouille autour des étals de boucher ou près de la boulangerie. Le pelage roux tigré bien luisant et soigneusement léché du premier lui vaut les compliments des touristes pouvant être tentés par un achat. Le chat constitue de toute évidence un atout pour la vente puisque nombreux sont ceux parmi les chalands qui se penchent vers ce peloton soyeux jouant, comble pour lui, les cabots blasés par leur sort. Il dort (d’un œil) comme pour attester du confort de l’œuvre qui lui offre l’hospitalité. Un vrai spot publicitaire ! 

Bien d’autres ne bénéficient pas du même privilège et traînent leur misère physique entre les jambes de leurs maîtres indifférents. Seuls les étranger.ère.s au cœur sensible se penchent sur leur triste sort prenant le risque de provoquer des réactions imprévues. Dans leur regard passe en effet un effroi et une résignation similaire à celle que l’on peut détecter dans les yeux de ces enfants ou ces malheureux qui tendent sans espoir un paquet de mouchoirs jetables. La vie, plutôt la survie, reste impitoyable dans la Médina pour ce petit univers secret des auxiliaires de l’espoir des autres. Dès que le restaurateur ou le commerçant pense que les uns ou les autres importunent le « touriste » sacré, la sanction tombe et l’intrus simplement en quête d’un geste de compréhension ou de mansuétude pour se nourrir, est éloigné sans ménagement.

Les chatons inspirent une inévitable tendresse par leurs jeux puérils ou leurs cheminements incertains mais ils se méfient de ces mains tendues dont ils ignorent les intentions. Ils apprendront vite que le « royaume » de la Médina n’est idyllique que pour les visiteurs qui en empruntent les ruelles principales avec leurs euros ou leurs dollars en bandoulière. Toutes les nuits ils deviennent gris guettant une proie éventuelle ou grattant dans les déchets pour dénicher un reste oublié par les récupérateurs en tous genres. Ils se débrouillent au grand air avec parfois une âme charitable qui leur offre un godet d’eau pure comme récompense de leur engagement. Pour le reste les convives compatissants oublient la bien séance en lachant quelques brins de leur repas. 

Parfois un félin aux petites oreilles pointues rappellent que les « sphinx » de sa lointaine ascendance, ont été sacrés en Égypte. L’impression que dans le cœur de Fès ils occupent une place particulière depuis des siècles n’est pas illusoire. Dans la partie moderne de la ville quelques-uns trottinent sur les trottoirs ou traversent avec une élégante agilité les grandes avenues impériales. Ces aristos ont choisi une autre style de vie dont rien ne permet d’affirmer qu’elle n’est pas plus dangereuse que celle des prolos de la Médina.

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Le ventre mystérieux et fécond de la Médina de Fés

La médina de Fés constitue une inextricable pelote de ruelles toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Rares sont celles qui affichent une rectitude rationnelle qui ne correspondrait pas avec le mystère que chacune d’entre elles entretient. Ces « boyaux » d’un immense ventre commercial se contorsionnent ou zigzaguent comme s’ils voulaient digérer lentement mais sûrement celles et ceux qui s’aventureraient imprudemment hors des entiers battus. Rien ne ressemble plus à un intestin urbain que cet immense enchevêtrement labyrinthique construit au fil des siècles par les marchands des contrées du soleil.

Paradoxalement la pénombre règne partout tant les murs aveugles ne souhaitent pas que la lumière vienne se pencher sur les transactions. Ils protègent aussi jalousement le secret des habitants installés dans ces riads, immeubles protecteurs de vies familiales perceptibles seulement quand on prend de la hauteur. Le promeneur jamais solitaire dans le flot de chalands se pressant devant des étals aux dimensions bien différentes n’a souvent aucune idée réelle de cette activité discrète installée sur des toits terrasses refuge des réalités du quotidien.

La médina enfermée dans le corset des remparts de terre ocre arbore quelques portes monumentales dont celle qui porte le bleu du ciel que le visiteur ne verra plus lorsqu’il descendra dans les entrailles de cette ville se voulant impériale. Dès cette ouverture franchie la plongée dans une autre dimension s’avère dérangeante pour celle ou celui qui garde ses repères d’une consommation aseptisée, standardisée, néonisée. Le règne de la débrouille, de la bricole, de la simplicité a traversé les siècles. Rien n’est en effet organisé dans ce vaste dédale où le plus dangereux reste de se lasser happer par l’étrange envie de cheminer toujours plus loin à la découverte de l’ancien monde.

Au fil des ans il faut vraiment sortir des sentiers battus par les processions touristiques pour découvrir ces repères d’une époque où l’authenticité était indiscutable. Elle se nichait dans une arrière boutique tapissée, sur un établi aux outils, au fond un four obscur, dans un sac de jute grossier, sur une charrette hors d’âge ou une toile usagée posée à même le sol.

Des artisans survivent repliés dans des ateliers-grottes devant une improbable machine à coudre des tissus rutilants, une enclume à marteler doucettement le cuivre, des plaques garnies de pâtes blanches, de métaux devant précieux par la qualité de leur ciselage. Ils se retrouvent noyés dans des flots de produits alléchants par leur prix mais dont le chaland peut douter de la provenance. Des tonnes de vêtements ou de chaussures logotisés sont exposées pour tenter les clients robotisés. Des motocyclettes ont supplanté les mulets ou les ânes, les projecteurs ont remplacé les rayons solaires. Inévitable mutation si la volonté affichée réside dans la protection de l’attractivité du lieu pour que ce qu’il est subsiste.

A la débauche de couleurs des bancs « épicés » s’ajoute leurs odeurs doucereuses ou agressives. Les plantes aromatiques indispensables pour que la cuisine marocaine conserve sa touche formidable d’originalité. Celles qui servent pour la beauté en crème ou en huile ont nettement perdu de leur naturel tellement elles ont été accommodées aux nécessités du marketing moderne. Partout la modernisation se heurte à la tradition dans ce creuset séculaire qu’il serait pourtant très malsain de transformer en musée des goûts ou des saveurs. La médina de Fés regorge de légumes ou de fruits venant des plaines proches du Moyen-Atlas. C’est encore la majorité de cette offre directe des marchés d’antan.

Et si l’authenticité reposait sur les effluves nauséabondes émanant du bagne des tanneurs ou du secteur des métiers de la viande ? Justement parce que seulement quelques branches de menthe froissés sous les nez délicats tentent de les estomper elles appartiennent à la vérité de ce lieu restant magique. De ces trous glauques ou baignent les peaux des animaux sacrifiés pour garnir les étals des bouchers monte la puanteur qui précède la création des plus belles pièces de cuir. Elle a traversé les siècles comme s’il fallait un témoignage de ce que fut cette principauté des gens simples, travailleurs, adroits, inventifs qui savaient tirer profit de leur savoir-faire et des ressources ordinaires de la terre.

La médina de Fés, creuset des cultures multiples ayant traversé l’histoire de la ville effraie par sa complexité de son organisation ou par l’étendue des mystères impénétrables. La gentillesse respectueuse de ceux qui en partagent la réalité, la vie vibrionnante de la jeunesse qu’elle abrite, la beauté des gestes, des visages de celles et ceux qui en ont connu les moments difficiles cosntituent le véritable trésor que l’on ne peut découvrir que si on a un regard sélectif tourné vers les autres.

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Le pays qui a mis le bleu du ciel sur ses monuments

Dernier souvenir de voyage en attendant le retour à la normale

Une escapade en Asie centrale ne permet pas de retrouver les phrases musicales oniriques de la mélopée illustrant les caravanes de la route de la soie imaginées par Borodine. Il n’y a plus véritablement de chemins à inventer sous les étoiles, dans les steppes harassées par le poids du soleil de chaque journée, sauf à se comporter en « touristes » béats, croyant que la vérité se trouve dans une nuit sous la yourte, dans un coin aseptisé de ce que l’on appelle à tort un désert. Des camions abandonnés par une armée rouge évanouie dans l’histoire, les flancs chargés des marchandises superflues de la société de consommation, s’évertuent désormais à éviter les ornières de portions de chaussée n’ayant pas résisté à l’usure du temps. Ils zigzaguent entre des chausse-trappes et les excavations, semblables à celles laissées par des mines ou des bombardements, se souciant uniquement du sort de leur véhicule.

Dès la sortie des grandes villes étapes, les voyageurs aspirent à retrouver au plus vite les silhouettes, repères essentiels, émaillant le parcours hors du temps actuel qu’ils ont accompli durant des siècles, plus ou moins paisiblement. Il faut donner du temps au temps et savoir attendre. L’Ouzbékistan, pays carrefour des ethnies, des cultures, des paysages, des croyances et des patrimoines, exhibe avec ostentation ses richesses, héritées d’un passé glorieux éclipsant largement les prétentions occidentales à avoir construit le monde grâce au talent de ses savants, de ses architectes, de ses artistes. Il faut oublier ses certitudes inspirées des livres d’histoire, pour entrer dans ces épopées qui ne relèvent absolument pas des contes des mille et une nuits.

Croire que Galilée a fait tourner la tête à l’Inquisition en affirmant que la Terre se plaisait à bronzer face au soleil, relève de la méconnaissance absolue du rôle qu’a joué avant lui Ulugbeg, dans son observatoire à Samarcande. Imaginer que l’algèbre a des origines arabes, c’est ignorer que son créateur, Al-Khawarismi, originaire de Khiva était persan et que nous lui devons bien des tracas avec l’arrivée des « algorithmes » inspirés par son nom latinisé. Essayer de se persuader que les plus beaux édifices religieux sont nos cathédrales aux dentelles de pierre relève de la méthode Coué, puisque les medersas, les mosquées, les caravansérails élevés grâce à la mégalomanie de tyrans réputés éclairés, éclipsent ces édifices sombres par la luminosité retrouvée de leurs façades et de leurs décorations.

La diversité des savoirs, le mélange imposé des talents, l’émulation des artistes ont embelli des cités carrefours, traversées par les guerres mais aussi par les influences des peuplades asservies ou à l’âme commerciale. Par on ne sait quelle volonté, ils ont tous voulu unir la terre et le ciel, dans leur recherche éperdue d’un ailleurs plus paisible, plus rassurant, plus prometteur. Le bleu domine toutes les cités, avec des coupoles resplendissantes, pour réunir les espoirs d’un avenir meilleur et les craintes du présent.

Le bleu aux nuances différentes invite à plonger dans ces agencements millimétrés de majoliques rutilantes et de faïences patiemment ajustées, pour un bain lumineux offert aux regards. Comme des phares pour naufragés de l’océan de steppes, les minarets inutilisés dans cet Ouzbékistan arc-bouté sur la laïcité imposée par l’occupation soviétique, brillent de mille feux dans le soleil. La restauration, voire la reconstruction pure et simple, des monuments du passé permet de retrouver cette alliance entre une stricte géométrie répétitive et une créativité appartenant à chaque décorateur. Des piliers de bois minutieusement sculptés, avec des chapiteaux en stalactites, des plafonds finement peints : tous les lieux aux murs modestes en briques, qui ont elles aussi subi la loi du soleil, dégoulinent de l’imagination fertile de ces créateurs aux doigts agiles.

Les palais les plus resplendissants comme les médersas se voulant les plus humbles, repliés sur des cours intérieures sereines et sécrètes, trahissent la démesure dont sont seulement capables les princes bâtisseurs, obsédés par la trace qu’ils espèrent laisser dans l’histoire. Toujours plus haut, toujours plus raffiné, toujours plus démesuré ! Au mépris de la vie de celles et ceux qui ont transformé leurs rêves grandioses en réalités ayant plus ou moins bien traversé les siècles, ils ont « offert » à cet Ouzbékistan, fruit d’une partition complexe, strictement politique, du vaste territoire de l’Asie centrale, un patrimoine exceptionnel. Le « voyageur » qui ne se veut pas touriste, peut aller de ville en ville, comme un pèlerin traversant les époques, sans pourtant jamais rencontrer la vraie vie.

Tachkent a par exemple noyé son passé séculaire dans l’austérité monumentale de sa période « rouge » soviétique. Vastes avenues rectilignes dont la monotonie est rompue par des plantations massives d’arbres, architecture sans aucune imagination, parcs quadrillés avec statues monumentales, contrastent avec cette culture antérieure faite d’arabesques, de légèreté des motifs, de courbes généreuses, de couleurs chatoyantes que l’on retrouve à Samarcande, à Boukhara. L’âme de ces décors bleus, plaqués sur les toits du ciel, n’a plus droit de cité. Elle subsiste, soigneusement restaurée, comme le témoignage de cette ouverture qui fit des « routiers » de la soie, les acteurs de la rencontre des « mondes ».

 

 

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Feu d’artifice automnal avant la longue nuit hivernale

Souvenir d’un automne passé au Canada en attendant la reprise…

 

Le ruban noir de l’autoroute rejoint dans le lointain la masse menaçante des nuages. L’autobus se hâte de transporter son lot de touristes, décalés dans le temps, vers le centre de Montréal, sorte de ventre où se façonne la vie tumultueuse d’une cité industrieuse. Ces véhicules étincelants, réputés avaler les kilomètres de ce continent démesuré semblent blasés de traverser l’immensité des plaines ourlées de forêts . La nuit laisse transparaître des masses obscures d’immeubles aux tailles différentes. La ville déroule son anonymat, sans que l’on puisse arrêter son regard sur ce monde des ombres. Le décalage n’est pas qu’horaire, tant le périple est inquiétant.

Plus aucun repère, et on se perd vite dans l’espace de ces grandes avenues, ouvertes sur des quartiers difformes, alliant le modernisme grandiose et les maisons cosy d’une Angleterre laborieuse. Montréal devient triste et angoissante quand le soleil la prive de ses ors et de ses atours. Le noir est de rigueur, comme si une période d’ exil s’ouvrait, celle de cette saison qui, après l’explosion des couleurs, entrerait dans la tristesse absolue. Les larmes coulent à flots comme pour que le lendemain matin le sourire revienne dans les rues. Le nouveau visage de cette métropole, installée sur un île, restera cependant mouillé et hésitant, même si les habits de lumière ont été sortis des armoires aux souvenirs, avec les plus beaux atours, des coffres généreux de dame nature.

Pour estomper cette mélancolie envahissante, Montréal se pare d’or. Le plus beau, le plus pur comme le plus cuivré , le plus mélangé… envahit les espaces publics. Montréal exhibe des enfilades exceptionnelles le long de ses artères. Les orfèvres de l’automne ont méticuleusement découpé de minces feuilles qui tremblent dans un vent mauvais, messager de l’hiver. Elles frissonnent, lâchent prise pour aller joncher le sol, comme autant de signes d’une éphémère richesse. Les « coffres » se remplissent de cette fortune fragile. Les parcs de la ville regorgent d’or jaune et d’or rouge, avant que la crise efface tout ce luxe.

Les maisons les plus modestes se parent de carrés « fortunés » dont le désordre poétique renforce la richesse. Les nuances s’entremêlent dans une légèreté insouciante. Splendide ! Étonnant ! Captivant ! Émouvant ! La plus modeste, la plus prestigieuse avenue étonne ou détonne. Partout l’or coule à flots, déversant sur les trottoirs, les pelouses, les allées des parcs, ses lambeaux arrachés à ces érables plus ou moins altiers dont les hémorragies de sang sucré, en d’autres lieux, alimentent les cabanes au Canada.

Montréal voit son patrimoine extraordinaire s’évaporer au fil des jours. L’hiver menace. Elle se dépouille sous un ciel de plomb qui évite au soleil de venir donner son éclat à ces feuillages flamboyants. Inexorablement, la misère s’installe; les ramures se dépouillent pour, dans le plus simple appareil, se tourner vers les cieux et attendre que l’on veuille bien leur redonner l’espoir de jours meilleurs. De cette nudité émane la même souffrance que celle des corps décharnés, noircis et lisses dans les cimetières. Les arbres grelottent dès que leur richesse, victime de la dépression ambiante, n’existe plus que dans les souvenirs. La crise frappe chaque année les spéculateurs exploitant cette richesse naturelle.

L’été indien entre dans la ville, se faufile dans les faubourgs et envahit le parc Lafontaine où les « racureuils » avancent prudemment vers les visiteurs au milieu des feuilles réputées mortes en pleine gloire. L’exploration, de quartier en quartier, permet de suivre cette avance rapide de l’incendie provoqué par des flammèches des arbres pourpres. « La petite Italie » perd de son enthousiasme. Elle met ses trottoirs au « vert » et au « rouge ». Plus question de flâner devant les vitrines vantant les mérites des pizzas, du chianti, d’expressos authentiques (rien que du bonheur après la lavasse américanisée) ou des pâtes fraîches.

La bise est venue emportant les trésors convoités par les organisateurs de la ruée vers la mine colorée des lisières ou des frondaisons. Partout au Québec, la forêt s’embrase en quelques heures ou quelques jours. La nature éclate, explose, se libère brisant le carcan de la mode du vert. Chaque arbre se pare de tenues « haute couture » originales composées par des couturiers alliant la facilité et la simplicité. Les terrasses, les pelouses jonchées d’éclats dorés oubliés par ceux qui les ramassent à la pelle, deviennent inutiles et entrent dans la catégorie des souvenirs photographiques. Piétinées, maculées, dévaluées, les parures mirifiques ne se cachent plus pour mourir.

Le Québec a étalé ses trésors qui n’étonnent que les visiteurs ignorants et ne sachant pas voir plus loin que le bout de leurs préoccupations urgentes. Comme dans toutes les capitales du monde, les automobilistes pressés ne lèvent pas, en effet, les yeux pour contempler ce qui reste un spectacle époustouflant. Ils filent, comme les feuilles mortes, vers un destin imprécis. Au Canada les sanglots longs des violons monotones ne bercent pas le cœur de ces gens passant à côté de la fortune qu’ils sont venus chercher et qui parfois les fuit : l’automne amérindien !

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Les dragons endormis de la baie d’Halong

Encore un souvenir de voyage… pour patienter

La gueule grande ouverte du Vietnam tente d’absorber la mer de Chine grâce à la baie d’Halong comme pour se rassurer en ces temps où les grands frères voisins, réveillés depuis longtemps, manifestent un appétit inquiétant. Elle absorbe avec délice des milliers de passagers éphémères de bateaux intimistes ou collectivistes se déplaçant sans voiles et sans vapeur, sur la surface lisse des eaux parsemé de mamelons incongrus. Elle montre aussi les dents usées des dragons des légendes d’antan qui, indubitablement sont là, tapis sous le miroir ridé de ce havre naturel grandiose.

Certains en voulant mordre le ciel ont d’ailleurs cassé leurs canines ou ont usé leurs incisives qui traversent la surface de la mer pour semer des obstacles sur le périple des explorateurs venus d’ailleurs ! On ressent cette impuissance figée pour l’éternité dans le dédale de ces vestiges de monstres désormais éteints. Leur force brutale ne leur a permis que de leur laisser la tête hors de l’eau comme dans un ultime sursaut salvateur. Quelques-uns, devenus inoffensifs font le dos rond et ne laissent dépasser que leurs dos ondulé couvert d’écailles rocheuses dénudées ! D’autres s’étirent comme pour atteindre un improbable rivage salvateur. La baie d’Halong ressemble étrangement à un cimetière monumental pour dragons de pierre enfouis sous la surface des mers ! Ils sont là, tapis dans le fond de la mer.

En effet à la nuit tombée ces chimères détruites ressortent de leur linceul maritime pour entrer dans les théâtre des ombres indochinoises. Leur silhouette s’affine, leurs armes deviennent plus acérées avec des dentelures se découpant sur des cieux atones et ils entrent alors dans le monde obscur des monstres immortels. Du pont du navire, les cheveux dans la fraîche brise du soir, les conquérants d’un jour sont abasourdis par ce spectacle lointain sans cesse renouvelé ! Les minuscules embarcations autochtones sont en effet les seules à pouvoir les frôler respectueusement en évitant de les agacer avec les toussotements lancinants de leur moteur de misère. Ils savent eux que l’on ne contrarie jamais les dragons endormis.

Le « passant » se prend au jeu des apparitions et des disparitions qui émaillent le parcours lent mais déroutant de sa pseudo jonque dans ce décor titanesque ! Il faut qu’il y entrer avec une imagination débordante permettant de transformer chaque dent de cette mer en un être vivant ou un objet inanimé doté d’une âme. C’est le secret de la croisière qui n’aurait plus autrement de sa superbe puisque ce ne seraient qu’une banale promenade entre d’énormes cailloux perdus par un « Poucet géant » égaré dans la brume épaisse recouvrant souvent la mer au vert turquoise. La majorité se pare des vêtements exubérants d’une nature luxuriante mais ce n’est jamais suffisant pour que l’on oublie le caractère austère de leur apparence. Il en existe aussi des durs sur lesquels apparaissent d’inaccessibles falaises grisâtres striées de blanc avec des cicatrices dues aux siècles passés. Aucun de ces vestiges de la naissance du monde ne ressemble à l’autre!

L’on ressort de la Baie d’Halong avec la sensation d’avoir quitter le monde des contes et légendes orientales où les montagnes sont soulevées par des génies invisibles, malins et virevoltants Tout paraît fade en revenant sur la terre laborieuse de la petitesse du quotidien. Les dragons tellement présents au Vietnam gardent leurs secrets merveilleux qui tournent autour de cette eau de vie. Ils ont donné la sagesse aux carpes et ils poursuivent avec leurs gueules des mauvais jours les mécréants qui ne croient pas en leur pouvoir.

Dans la « bouche » vietnamienne qui n’est pas sans dents, sur la mer de Chine, ils tiennent sous le soleil, leur revanche puisqu’ils ont laissé aux hommes les témoignages de leur existence en les obligeant même à les contourner ou à seulement les approcher. Chaque matin à l’aube et chaque soir au crépuscule ils emportent une victoire : grâce à eux les hommes peuvent encore se laisser convaincre de la beauté de la nature ! Jusqu’à quand ? Même les fragons l’ignorent ! tre vivant ou un objet inanimé doté d’une âme.

C’est le secret de la croisière qui n’aurait plus de sa superbe puisque ce ne seraient autrement que d’énormes cailloux perdus par un « Poucet géant » égaré dans la brume épaisse recouvrant souvent la mer au vert turquoise. Certes, certains se parent des vêtements exubérants d’une nature luxuriante mais ce n’est jamais suffisant pour que l’on oublie le caractère austère de leur apparence sans pour autant éclipser leur « calvitie » laissant ainsi apparaître des zones grisâtres striées de blanc ou des cicatrices dues outrages climatiques des siècles passés. L’on ressort de la Baie d’Halong avec la sensation d’avoir quitté le monde des contes et légendes orientales où les montagnes sont soulevées par des génies invisibles, malins et virevoltants Tout paraît fade en revenant sur la terre laborieuse de la petitesse du quotidien. On abandonne ses rêves de perceurs des mystères asiatiques pour redevenir un simple mortel !

Les dragons tellement présents au Vietnam gardent leurs secrets merveilleux qui tournent autour de cette eau de vie. Ils ont donné la sagesse aux carpes et ils poursuivent avec leurs gueules des mauvais jours les mécréants ne croyant pas en leur pouvoir. Dans la « bouche » vietnamienne qui n’est pas sans dents, sur la mer de Chine, ils tiennent sous le soleil, leur revanche puisqu’ils ont laissé aux hommes les témoignages de leur existence en les obligeant même à les contourner ou à seulement les approcher.
De l »aube  au crépuscule ils emportent une victoire : grâce à eux les hommes peuvent encore se laisser convaincre de la beauté de la nature ! Jusqu’à quand ? Même les dragons l’ignorent, mais morts ils y participent.

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