Le syndrome de l’instit’ me poursuit

Connaissez-vous le syndrome de l’instit’ ? Sûrement pas puisqu’il frappe de moins en moins dans une société où l’instituteur a vraiment disparu. Durant au moins deux Républiques ce syndrome a parfois bouleversé la vie de celles et ceux qui exerçaient dans les écoles élémentaires sur tout le territoire national. Certes tous n’en étaient pas atteints mais il existaient en chacun une pointe de cette nécessité de ne surtout pas prêter le flanc à la critique. Encore une fois Marcel Pagnol a parfaitement décrit dans « la Gloire de mon père » ce sentiment que leur métier ressemblait à une mission.

«  (…) Le plus remarquable, c’est que ces anti-cléricaux avaient des âmes de missionnaires. Pour faire échec à « Monsieur le Curé » (dont la vertu était supposée feinte) , ils vivaient eux-mêmes comme des saints et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. M. l’Inspecteur d’Académie était leur évêque, M. le Recteur leur archevêque, et leur pape, c’était M. le ministre : on ne lui écrit que sur un grand papier, avec des formules rituelles (…). » Le besoin d’exemplarité était tel que souvent il tournait à l’obsession maladive. Les esprits avaient été imprégnés de cette absolue nécessité de perfection morale lors du passage dans l’École normale.

Un ensemble de signes cliniques et de symptômes traduisait cette propension a devenir une référence dans des milieux sociaux qui avaient bien d’autres soucis que celui de l’éducation. Cette pression devenait parfois pesante puisque dans tous les engagements, il était indispensable d’être « aux taquets ». En classe, au secrétariat de la Mairie dans bien des cas en milieu rural, dans le périscolaire, dans la vie associative, dans l’action publique l’image donnée devait correspondre à ce que la mission exigeait. « Comme les prêtres, disait mon père, nous travaillons pour la vie future : mais nous c’est pour celle des autres ». Cette citation résume le fondement d’un métier qui exigeait un investissement maximum.

Les noms ne manquent pas pour illustrer cet état d’esprit. Ils m’ont accompagné sur les chemins de ma « carrière ». Nous avons quelque part dans nos souvenirs le souvenir de l’un ou l’une de ce enseignants servant de référence. Georges Vasseur, André Meynier, Aimé Lepvraud à Sadirac mais aussi les Boutin, Gourdon, Mmes Paris, Desmond à Créon, les Hourtic, Delobbe, Peynaud, Pometan, Perpère, Courbin, Camille… dans des registres différents et tant d’autres que j’ai croisés, ont marqué leur village et des générations. Tous étaient atteints de ce syndrome voulant qu’il faille être aussi irréprochable que possible. Un mal qui a parfois amputé leur existence de bien des moments personnels. Je les admire et leur sillon reste encore dans les mémoires. 

Il me semble que le syndrome de l’instit’ me poursuit alors que je pensais qu’il s’effacerait avec l’âge. Il est en effet derrière moi, il me suit comme une ombre m’accompagnant nuit et jour sur les sentiers que j’ai choisis d’arpenter. Il colle à mes godasses comme ces chewing-gum dont on a tant de mal à se débarrasser sous sa semelle. Dans l’action quotidienne on ne se rend pas compte que cet œil de Caïn d’une morale simple reste omniprésent au-dessus de sa tête. Comment ne pas décevoir ? Comment ne pas trahir ce qui a été « transfusé » dans votre esprit ? Comment essayer de faire coller les actes et les valeurs ? Comment se dégager de cette gangue morale qui oblige à être toujours tourné vers les autres ? Comment vivre sans avoir une peur panique de décevoir? 

Il ne s’agit pas bien évidemment d’une « maladie » mais plus exactement d’une altération de la liberté à être soi-même avec ses défauts et ses qualités personnelles sans être en permanence sous le regard critique des autres. La sensation de pouvoir être pris en flagrant délit de manquer aux valeurs que l’on a vécues puis transmises, constitue le symptôme principal du syndrome de l’instit’. Toujours sur ses gardes. Toujours en alerte. Toujours obsédé par l’idée d’être à contre-courant de ce que l’on a appris. Et même quand on croit y avoir échappé, les références reviennent en tête. J’ai souvent la trouille  de ne pas correspondre à l’image d’instit’ que l’on doit avoir de moi. 

Aller au bistrot représente par exemple une forme de libération de ces prêches entendus contre ces lieux où prospérait l’alcoolisme « fléau » à combattre. Un signe de faiblesse que je ne pouvais pas se permettre en « activité ». Rester sans travailler, à feignasser à al terrasse ou à la maison plonge parfois dans un profond désarroi car c’est bien connu la paresse est la mère de tous les vices. Manquer à un rendez-vous, ne pas répondre à une invitation, oublier un événement collectif constitue une entorse au sacro-saint principe du respect que l’on doit à celles et ceux qui vous font confiance. Convaincre plutôt que vaincre; expliquer, sans cesse vouloir expliquer plutôt qu’imposer, évoquer les dangers d’oublier le passé : autant de postures qui conduisent à devenir chiant.  Mais c’est irrépressible!  C’est un peu comme si toutes les leçons de morale avec la phrase de référence écrite en pleins et ne déliés sur le tableau noir me revenaient sans cesse en mémoire. Je viens d’un autre monde et je n’en sors pas !

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Des évacuations qui demeureront en mémoire

Le feu, monstre ayant dévoré à cause de la folie humaine une belle part de la forêt girondine a été annoncé éteint. Des cérémonies d’hommage aux sapeurs-pompiers ont été logiquement multipliées. Il semble que l’on tarde à mettre autour d’une table toutes les parties concernées par ce drame exceptionnel comme si l’on attendait que l’on oublie l’urgence de la situation. En plus les premières critiques commencent à tomber comme autant de feuilles mortes lâchées au gré du vent des rumeurs.

« C’est fou confie Jean-Paul, médocain dont la maison a été menacée par les flammes combien j’ai entendu et vu de spécialistes de l’attaque d’un feu par les canadairs, du déploiement sur le terrain des moyens humains ou des regrets sur l’organisation du Service départemental d’Incendie et de secours. Maintenant que tout semble terminé il n’y a que des récrimination sur la défense de la forêt. J’ai entendu des critiques absurdes mais qui cheminent lentement. » Ce constat est confirmée par Laurent qui lui a été au cœur des incendies en Sud Gironde : « il faudrait vraiment clarifier la situation et vite tirer un bilan objectif de tout ce qu’il s’est passé »

Tous deux ont été évacués au plus fort du cataclysme. « J’ai eu moins d’une heure pour quitter ma maison. Une gendarmette est venue nous prévenir explique l’habitant d’une commune du Nord Médoc touchée à deux reprises par les flammes. Une gendarmette s’est présentée chez nous pour nous annoncer que nous devions partir. Bien entendu nous avons accepté cette invitation mais quand nous lui avons demandé où nous devions aller elle nous a répondu : où vous voulez ? Rien d’autre. Heureusement que nous avions anticipé en contactant des amis sur Soulac où nous sommes resté 48 heures seulement. Au retour nous avons constaté que le feu avait été arrêté à 500 mètres de chez nous ! » Cette situation a marqué les esprits car il a régné une certaine improvisation. 

« Pour ma part on nous a demandé la première fois de quitter notre domicile en raison de la toxicité des fumées. Nous ne nous sommes pas du tout affolés. Nous avons pris le strict minimum et nous sommes allés chez des proches. Lors de la seconde évacuation est arrivée en raison cette fois de l’avancée des flammes ce n’était pas du tout pareil. La reprise a été violente et rapide. Sur Hosteins et encore plus sur Saint Magne le danger était réel. Les bâtiments ou les maisons ayant brûlé à Belin ont inquiété tout le monde. Nous y pensons encore ! » On sent bien que des séquelles subsisteront et que si la forêt est détruite les esprits de toutes celles et tous ceux qui ont mis leur sort dans les mains des pompiers sont touchés.

« Ce qui é été formidable en Sud Gironde aura été l’extraordinaire solidarité entre habitants, pompiers et de très nombreuses personnes venues à notre secours alors que rien n’avait été exigé ou organisé. » Laurent et son épouse ont été volontaires par exemple pour dans leur secteur patrouiller la nuit pour signaler les reprises de feu. Des agriculteurs venus de très loin avec leurs citernes pour inlassablement arroser les lisières. L’accompagnement des intervenants a été vite mis en place avec une lare contribution. « Il faut néanmoins noter que ce fut souvent une organisation locale avec des moyens de débrouille. D’où l’utilité de discuter avec les citoyens et esquisser un plan tenant compte de l’implication rapide de toutes les forces disponibles. Dans ces situation ce n’est plus seulement les sapeurs-pompiers. »

En étant acteurs ces « renforts » ont découvert le fonctionnement d’un système confronté à la limité de ses moyens. Laurent ose dire ce que bien des gens du Sud-Gironde pense tout bas. «  La simultanéité avec l’incendie de La Teste ont conduit à privilégier la défense des habitations du Bassin d’Arcachon lâche-t-il. C’est admissible. La ligne de défense a été installée pour la protection des maisons et des villages. Ça été finalement très juste ! Entre le dépôt dé kérosène de la base de Cazaux et des hectares de pins le choix était inévitable. » Il lui paraît donc nécessaire que des réunions soient organisées dans les communes les plus touchées pour écouter et dialoguer en direct avec els élus et les services concernés.

« J’ai vu des camions de pompiers ne pas pouvoir entrer dans la forêt car les propriétaires avaient replanté après la tempête sur les pares-feux. J’en ai vu d’autres dans la même situation parce que le sol était à des centaines de degré après le passage du feu ce qui supposerait des matériels différents ! Personne n’avait rien dit ! » Il reste cependant le sujet épineux des causes de ce désastre. « Pour moi explique Laurent c’est certain la grande majorité des départs sont d’origine humaine avec une très faible part qui serait accidentelle » Jean-Paul et Laurent tombent d’accord sur ce constat. « Que certaines reprises aient été accidentels car liées aux combustions souterraines, je le veux bien mais les départs initiaux je n’y crois pas du tout ! » explique l’habitant d’Hosteins. Là encore les accusations , les mobiles, les explications pullulent… Le « feu » du doute, de la contestation, de l’exaspération et surtout des incertitudes à tous les niveaux couve partout.

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Rien ne remplace un repas simple partagé

Les repas improvisés ou largement ouvert à toutes les personnes heureuses de le partager ont longtemps rythmé le vie sociale rurale. La fin des moissons ou en cette période la gerbaude offerte aux équipes des vendanges et des chais constituaient des moments attendus pour conforter le lien social. Rien ne relevait d’une organisation officielle avec un protocole bien réglé. Parfois quelques mesures de crincrin ou chez les Italiens d’accordéon terminaient une soirée généralement bien arrosée. Cette tradition se perd avec la nouvelle donne en matière d’agriculture.

La mécanisation des récoltes a peu à peu rendu la vie des propriétés très peu tournée vers l’extérieur. En plus le contexte actuel sur l’usage des pesticides et autres produits nocifs a durci les relations de voisinage rendant les conflits fréquents et même violents. Pour les collectes de céréales ou de foin il n’y a plus d’entraide manuelle et donc de nécessité de remerciements sous forme conviviale. Le retour des vendanges à la main a pourtant redonné son sens aux agapes de fin de récolte. Quelques grands châteaux du Bordelais et des propriétaires sensibles à la fidélité de leurs troupes « familiales » ou « amicales » maintiennent un rendez-vous terminant la saison de la viticulture.

Sous un hangar, dans une cuverie, dans la salle de réception les convives finissent de souder la solidarité acquise dans un travail collectif fatiguant et exigeant. Cette ambiance de fête païenne autour des premiers écoulements mais aussi de quelques bouteilles empruntées au stock des années antérieure appartenait aux moments privilégiés du monde rural. Ils restaient comme des repères mémoriels au même titre que la clôture de la cuisine du cochon. Tout rendez-vous offrant une perspective heureuse méritait des retrouvailles joyeuses.

Dans toutes les situations il était fait appel aux ressources propres. La diminution des boites serties de pâtés, le sacrifice des poulets, l’ouverture massive des confits de porc ou maintenant les gibiers stockés au congélateur, les plâtrées de riz au lait : la simplicité des mets allait de pair avec la qualité de l’accueil. L’essentiel était que les ventres soient pleins de telle manière que la réputation des organisateurs soit préservée. Les seules étoiles étaient celles que les nuages laissaient filtrer mais ne s’étalaient pas dans des guides. N’empêche que dans les villages on connaissait très bien els bonnes adresses.

Ces événements manquent et leur disparition reflètent une mutation sociale dans la ruralité qui conduit au repli sur soi, aux affrontement entre néo-ruraux et « ancrés » sur le territoire. On ne se fait plus confiance. Les repas destinés à rassembler ne séduisent plus comme avant la crise. Les salles des fêtes sonnent creux si la proposition effectuée n’a pas un caractère extraordinaire. Il faut bien reconnaître que souvent ce sont… les chasseurs qui parviennent le mieux à attirer les convives. La prolifération des sangliers favorise ces soirées en offrant des rôtis, des cuissot ou des cotes grillées.

J’aime bien ces repas à la fortune du pot ou du rôt ! Lorsque les différences de statut s’estompent il me semble toujours que je suis enfin dans un contexte qui me convient. Le principe de l’auberge espagnole renforce la sensation de co-construction d’un temps fort de l’amitié. Hier dans une grange encombrée d’un bric-à-brac hétéroclite autour d’une table improvisée presque une douzaine d’invités ont puisé dans des bocaux de pâtés faits maison, dans des plats de lambeaux cuisinés de « cochon sauvage », une marmite de flageolets et des fromages divers. Tout fut à rosé et celles et ceux qui voyaient rouge, les flacons circulèrent sans entrave. Rien d’exagéré mais un vrai échange.

La table restera le meilleur espace de convivialité. Elle n’a pas besoin d’être sophistiquée pour être vraiment profitable. La sincérité, l’indulgence, la tolérance, l’estime et parfois l’amitié dépassant les statuts transforment ce qui est considéré comme ordinaire en repas de rois. Ces moments deviennent essentiels mais se raréfient tant le climat est à la défiance, à la susceptibilité mal placée, à la fracture sociale causée par des à priori calamiteux. Au fait comment vote-t-on dans les zones rurales ?

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Le choc des images brise le miroir des mots

Le slogan de Paris-Match, ce magazine qui a toujours tenté de faire rêver ou d’impressionner les lectrices et les lecteurs avait (mais on ne le sait qu’à posteriori) quelques décennies d’avance. Le fameux « le poids des mots et le choc des photos » a désormais quelque chose de désuet tant le rapport de forces entre le texte et l’image est disproportionné. L’évolution conduit désormais à réduire partout le nombre de lignes mais à systématiquement accompagner le sujet de vidéos sommaires mais beaucoup plus vues que tout le reste. On ne lit plus on regarde ! 

En fait dans quelques années le téléphone mobile sera le principal outil du reporter mais surtout du quidam pouvant diffuser en quelques secondes une précieuse source d’information. Le repérage de séquences tournées dans des conditions techniques sommaires devient un véritable travail «journalistique ». Les yeux rivés sur les réseaux sociaux les rédacteurs tentent de dénicher l’exclusivité qui fera un « choc » émotionnel pour la lectrice et le lecteur. Le citoyen apporte ainsi sa contribution à la véracité d’un contenu mais pas à son exploitation.

Il arrive même de plus en plus souvent que l’image ou la vidéo servent de base au contenu même d’un article, car depuis son bureau la description des faits devient assez facile. J’ai personnellement connu un collègue qui lorsque je lui commandais un papier me demandait : « tu veux un de chic ou un vrai ? ». Effectivement il écrivait avec une extraordinaire facilité et un talent reconnu des reportages à une table de bistrot à partir du minimum de ce qu’il savait du sujet concerné. Il donnait l’illusion parfaite d’une immersion dans un lieu sans jamais y avoir été.

Les images « ordinaires » collectées sur une guerre, sur un accident, sur un événement climatique ou sur une situation éloignée constituent souvent des sources indispensables pour asseoir une analyse écrite. D’ailleurs bien souvent les Etats s’efforcent soit de faciliter l’accès à des secteurs qu’il est utiles de montrer soit au contraire restreignent totalement le droit d’investigation. Le stylo n’a plus la force du téléphone mobile ou de la caméra. Albert Londres n’aurait vraiment aucun impact dans le contexte médiatique actuel.

L’un des films qui évoque le mieux cette tendance (qui bien entendu est très peu pratiquée) a réuni Jugnot et Lanvin dans une supercherie relative à une expédition en Irak. Dans « envoyés spéciaux » R2I, célèbre radio d’info, envoie dans ce pays en guerre son meilleur duo de reporters : Frank, journaliste, et Poussin, ingénieur du son. Très vite, c’est par millions que les auditeurs suivent leurs récits très documentés, reflétant « à chaud » l’intensité des combats et la difficile survie de la population.

Le jour où Frank et Poussin sont victimes d’une prise d’otages, un mouvement de solidarité d’une rare ampleur s’organise pour obtenir leur libération : autour du slogan « un euro pour nos otages », la France se mobilise en masse. Mais le gros souci pour Frank et Poussin, nos deux envoyés très spéciaux, ce n’est pas vraiment la prise d’otages : leur vrai problème, c’est plutôt qu’ils n’ont jamais mis les pieds en Irak, et que les récits haletants qui ont fait leur notoriété, c’est depuis Barbes qu’ils les enregistrent… Impossible actuellement ? Mais pourtant sans être un complotiste avéré cette histoire relève du plausible en moins caricatural mais avec un fond de probabilité forte.

D’ailleurs Jonas Bendiksen, photographe de l’agence Magnum a dupé tout le monde au festival « Visa pour l’image ». Son but : alerter sur la crédulité face à la propagation des « fake news ». Cette célébrité du photojournalisme voulait tester notre passivité avec un reportage fabriqué de toutes pièces. Résultat, il a réussi à duper tout le monde, même les photographes les plus aguerris, avec un faux reportage réalisé depuis son ordinateur. Ces photos ont été présentées devant les meilleurs professionnels au festival Visa pour l’image 2021. Problème : si l’histoire du business des « fake news » à Vélès, cité réelle de Macédoine était vraie, aucune des personnes photographiées n’existait… et les textes du livre compilant les photos avaient été écrits par un ordinateur.

Même si le genre n’est pas nouveau l’utilisation du « faux documentaire » ne cesse de proliférer. Il s’agit selon les spécialistes d’un « leurre qui tout en ayant l’apparence d’un documentaire se révèle être en fait une fiction qui peut emprunter aux genres comédie, drame, reportage, émission de télévision, etc. Les historiens français du cinéma préfèrent parfois l’expression « documentaire fictif ». La marge entre vérité et évocation se voulant aussi proche que possible de la réalité devient très difficile à apprécier compte-tenu des moyens techniques modernes de réalisation.

Des séries télévisées comme « le Bureau des légendes », « Le Baron noir » ou « Au service de la France » flirtent allégrement entre ce que l’on peut considérer comme une description du fonctionnement de services secrets et la fiction de certaines situations. Bien des observateurs ont relevé la qualité de ces œuvres dans le contexte mondial actuel. Il serait impossible d’effectuer un authentique reportage sur ces sujets quand il est possible grâce à un scénario bien ficelé de décrire ce qui serait interdit de publier ou de diffuser. Vive l’image qui n’est plus d’Epinal !

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L’humour devient une forme d’insoumission

Dans son livre la gloire de mon père qui je le réécris reste mon livre référence Marcel Pagnol écrit la carrière des instituteurs de la III° République. C’est un régal. «  On fêtait un jour, solennellement, ses palmes académiques : trois ans plus tard il « prenait sa retraite » c’est à dire que le règlement la lui imposait (…). Cette récompense d’une carrière consacrée à l’enseignement avait pour l’époque une haute valeur symbolique et on se souvient des « efforts.» J’ai en mémoire ce jour de septembre 1985 où je suis entré dans cet ordre discret qui ressemble étrangement à celui des « médailles du travail ». Il me restait alors encore plus d’un quart de siècle à accomplir avant de goûter au joies de la « pension ».

La cérémonie dans ce qui n’était pas encore la salle citoyenne de la Mairie de Créon regroupait toutes les familles auxquels j’appartenais. Certes il y avait celle de l’éducation nationale et tous es mouvements qui l’accompagnaient. Les amis politiques d’alors aujourd’hui disparus s’étaient joints à ce qui était effectivement une fête. Et représenté par un Jean-François Lemoine, président directeur général du Groupe Sud-Ouest en pleine forme, le monde de la presse dans lequel je m’étais taillé une petite place depuis presque une décennie. Bien entendu mes collègues élus ou du milieu associatif créonnais, les tenants d’une amitié que je pensais éternelles étaient également au rendez-vous. Un superbe moment de partage avec mes tendres proches qui ne savaient pas encore ce que demain leur réservait en terme d’investissement envers les autres. 

Pourquoi aujourd’hui évoquer ce qui n’est pour certains qu’une attribution d’un « hochet » ? Simplement parce que ce fut mon premier discours en public et devant un large parterre. Je l’avais écrit et complété par des collages à ma manière sur des feuilles blanches que j’ai précieusement conservées (1). Il avait surpris bien des personnes présentes par son contenu et le parler-vrai tranchant avec les propos énoncés en pareilles circonstances.

Ayant été journaliste (2) j’avais eu à traiter de la vie politique départementale notamment avant els élections départementales de 1983 au cours desquelles le PS avait perdu quelques villes importantes de l’agglomération bordelaise. Mes articles m’avaient valu d’être traduit devant la commission des conflits de la fédération de la Gironde dans une sinistre salle du château Peixoto de Talence pour un contenu considéré comme néfaste au Parti dont j’étais encore simple adhérent… Inimaginable mais bien réel (3) et une illustration de la manière dont on considérait déjà la liberté de la presse.

Je m’étais présenté avec un ami, témoin d’honneur qui avait la particularité d’être militant et médecin psychiatre. Le tribunal populaire sen resta muet… et les procureurs se montrèrent très discrets. Je n’eus jamais le jugement… mais treize ans plus tard, cette fois pour le contenu de Roue Libre je fus à nouveau convoqué à la suite d’une dénonciation pour une nouvelle exclusion potentielle qui tourna court.

A-t-on vraiment changé ? Non. Les réseaux sociaux sont surveillés par tous les « ami.e.s qui ne vous veulent pas nécessairement que du bien ». Impossible sur Facebook par exemple de tenir des propos humoristiques un tantinet critiques sans qu’aussitôt on y voit la main du diable, un complot ou une attaque dirigée. Dramatiquement imbécile comme si la réalité disparaissait pour certain.e.s  sous le tapis de la complaisance. Les réactions sont toujours disproportionnées, décalées, témoignant d’une lecture sans la moindre distance. Même non visés certains interprètent et répondent à des banalités qui prennent des allures de scandales valorisant ainsi ce qui n’est qu’une anecdote ! 

Alors je me suis souvenu qu’en 85, alors que les réseaux sociaux n’existaient pas j’avais par uns citation interpellé Jean-François Lemoine avec qui quelques liens d’amitié s’étaient tissés. A la fin de la cérémonie il vint me demander de lui envoyer mon discours. Rien de bien étonnant mais je le dédis à tous ce qui pensent que c’est dans le confort du silence que l’on construit son avenir. Il s’agit d’un extrait d’un éditorial de Noël Couédel dans l’Équipe Magazine. Je l’aime tellement ce texte que je le conserve pieusement ! 

« Rien de plus fatigant que d’écrire ce que vous pensez vraiment de Pierre ou de Paul, de ceci ou de cela. Honnêtement c’est tuant. Vous déclenchez-dans le meilleur des cas-une avalanche de coups de fil, de lettres, des récriminations et de reproches (4) Y compris de la part de vos amis. Peut-être même et surtout de vos amis. Ce sont en effet ces derniers qui vous pardonnent le moins vos critiques. Me faire ça à moi, qu’ils disent. Comme si le premier devoir que l’on devait à un ami n’était pas la franchise. Le prix à payer est simplement l’inconfort quotidien (…)»

C’était il y a 27 ans mais mais rien n’a changé. Ou presque… Et donc pour vivre sa retraite heureux il ne faut rien entendre, rien voir et rien dire. Si vous n’avez aucune autre arrière-pensée que d’animer le débat, de lutter contre l’indifférence, de simplement faire vivre au quotidien ce qui se meurt à petit feu. Evitez l’humour : ce n’est plus à la mode et c’est à proscrire. On ne peut plus rire de rien sauf de soi-même . Et encore. C’est suspect. 

(1) : J’ai conservé plus d’une centaine de discours prononcés

(2) J’avais travaillé comme journaliste à plein temps au lancement de l’hebdo du groupe Sud Ouest

(3)  En 1976 la section du PS de Créon avait été déjà totalement dissoute

(4) J’ajouterai en 2022 des commentaires ou des posts 

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Ici et ailleurs (59) : la force puisée dans les racines

Amira tente de persuader le serveur qu’elle ne souhaite que des légumes dans un menu qui prévoit entre autres de la quiche lorraine, des brochettes de bœuf ou du mignon de porc. Elle parviendra à négocier de la samoussa et du gratin dauphinois… afin de respecter ses choix alimentaires. Elle est habitué à combattre pied à pied dans un monde qui ne lui a pas épargné les contraintes visibles ou invisibles. Arrivée avec son père marocain en France dans les années 70 elle est l’aînée d’une « tribu » de six filles ! « Nous sommes même huit car j’ai deux demi-sœurs supplémentaires » explique-t-elle en souriant.

« Mon père a eu deux femmes. Il était imam. Nous nous sommes installés tant bien que mal dans la banlieue parisienne. Rien n’a jamais été facile pour nous. » Le sourire d’Amira cache une volonté de fer derrière un sourire de velours. « Dès que j’ai eu dix-huit ans j’ai rompu avec mon père et j’ai quitté la maison. Ça été extrêmement compliqué et difficile. Pas question pour moi de m’inscrire dans les principes de la religion musulmane. Je voulais être une fille libre de mes actes et de mes choix. Toutes mes sœurs ont suivi et nous sommes toutes mécréantes sauf la plus jeune de mes demi-sœurs qui est devenu très respectueuse des principes de l’islam. » Aucun commentaire. Aucun regret. La laïcité qu’elle sert et à laquelle elle est attachée lui permet justement d’admettre un autre choix que le sien.

Amira a conquis sa vraie liberté grâce à l’école et son éducation. Son parcours exemplaire dans le secteur médico-social lui ont permis de vérifier que le soutien aux personnes fragilisées par les aléas de la vie correspondait à sa vocation. «  J’aime prendre des responsabilités même si parfois j’éprouve des doutes face aux difficultés des tâches managériales. Je me remets vite de ces périodes pour repartir de l’avant. » S’étant construite dans l’adversité avec la nécessité de toujours « prouver » en raison de son statut d’immigrée elle s’est forgée un moral de combattante perceptible dans ses propos.

« Mon père ne nous a vraiment jamais parlé de ses origines et de son parcours. Ma mère un peu plus mais elle répondait seulement à mes questions. Nous ne sommes pas revenues eu Maroc alors j’ai décidé que les enfants devaient absolument connaître les racines de ma famille. Je l’ai ai emmenés tous deux dans le village d’origine de ma famille. J’y tenais. Il fallait qu’il sache d’où je venais. » Amira affirme que rien n’aurait été pire que son intégration réussie fasse oublier combien le parcours avait été compliqué et le chemin parcouru important.

« Là-bas ils ont joué avec leurs cousins dans la poussière de la rue. Eux les petits blondinets n’ont eu aucun problème à être aimés et accueillis. Ils se sont adaptés à une grande facilité à un autre style de vie. Je suis certaine que ces séjours constitueront des moments essentiels pour leur formation de citoyens. » Ils leur permettent en effet de constater que les différences culturelles et de manière de vivre n’empêchent nullement le partage. Cette expérience lui sert dans ses nouvelles fonctions dans l’Océan indien où justement la complexité des religions, des ethnies, des langues, des migrations nécessite une sensibilité particulière.

Désormais basée dans l’île de La Réunion Amira a en effet en charge le développement d’un projet d’ouverture d’un établissement pilote pour polyhandicapés sur Mayotte. Il n’existe aucune solution pour la prise en charge de ces enfants ou adolescents en grande difficulté sur un territoire où…tout manque. A Mamoudzou se trouve la plus grande maternité française avec plus de dix mille naissances par an. Le statut spécial de Mayotte fait que le droit du sol ne s’applique pas. Un enfant né à Mayotte n’a pas la nationalité française. L’afflux de Comorais est constant malgré toutes les mesures prises. « Je suis à peu près certaine que la population réelle est bien plus proche de 500 000 habitants que des 260 000 recensés officiellement ! » confie Amira qui effectue de très nombreux aller-retour entre La réunion et Mayotte.

« Tout est compliqué à Mayotte explique-t-elle. L’islam est majoritaire et je pensais que mes origines me permettraient de trouver des repères rapides. Or rien ne correspond à ce que je connais car il reste bien des relents du passé. Il faut une patience infinie pour faire avancer un dossier car les circuits du pouvoir et les règles appliquées par les fonctionnaires métropolitains de passage ne sont souvent pas adaptées au contexte local. Je m’adapte. » La construction sera pourtant au top-niveau environnemental en tenant compte des difficultés de Mayotte sur l’eau potable, le traitement des déchets et les matériaux de construction. « C’est à la fois exaltant et usant » commente Amira avec le sourire. « Je n’ai pas le droit d’échouer comme tout au long de ma vie » ajoute-t-elle 

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Des valeurs portées du global au local

Dans une période où l’on vide les campagnes pour tenter d’économiser l’argent nécessaire à faire survivre les services dévolus aux fonctions régaliennes de l’État et en éloignant la décision du citoyen, l’installation du siège régional de l’Association Laïque pour l’Éducation, la Formation, la Prévention et l’Autonomie (ALFPA) a une valeur exemplaire. Il aurait été facile d’acquérir ou de louer des locaux dans la métropole bordelaise pour aller dans le sens de cette recentralisation à marche forcée devenue tendance. Au non d’économies que rien n’a encore prouvé, le gouvernement Hollande avait fusionné et charcuté les régions pour leur donner une taille réputé « européenne ». L’ALEPA a opté pour le territoire rural davantage que pour celui d’une métropole.

La Nouvelle Aquitaine qui va du bord des Deux Sèvres à la frontière espagnole et des contreforts de la chaîne des volcans auvergnats au rivages de l’Atlantique a tenté de maintenir des « antennes » dans l’ancien Limousin et le pays Basque avec  un empilage des services et des structures. On a fait presque comme avant en attendant que le temps érode les effectifs. L’ALEFPA installée historiquement par ses fondateurs de feu le Syndicat National des instituteurs a refusé la tentation du déménagement des territoires. La rationalité n’empêche pas le respect des origines. 

Forte de des ses 450 salariés affectés à la solidarité humaine en Nouvelle Aquitaine (hors Esat de Pau) et avec un centre national de décisions à Lille, cette association du secteur de l’économie sociale et solidaire a volontairement investi dans la Creuse. Cette option explique probablement la présence lors de l’inauguration de la structure nouvellement créée de la Préfète et de la Présidente du conseil départemental. Outre le coté symbolique de la décision il faut en effet y voir une volonté d’aller à contre-courant en maintenant un lieu de pouvoir régional dans l’une de ces petites villes refusant de perdre leur tissu socio-économique.

L’immeuble construit se veut selon les propos du Président de l’ALEFPA « ouvert, écologique et connecté », un triptyque qui illustre ce que le secteur associatif apporte à la nation par sa déconnexion des principes du monde ultra-libéral. « Nous sommes résolument adeptes de l’application concrète sur le terrain de la charte engagements réciproques entre L’État, le mouvement associatif et les collectivités territoriales (1) qui vise à la complémentarité, à la transparence et à l’action concertée. Ce siège en sera l’exemple concret. » ajouta Michel Caron après avoir insisté sur la valeur essentielle de l’ALEPA qui reste « le faire ensemble ».

La Souterraine comme toutes les cités centres a traversé des moments délicats (non résolus) liés aux difficultés structurelles du peu d’industries qui subsistaient sur son territoire. « Le secteur de l’économie sociale et solidaire a l’un des taux les plus élevé d’emplois par habitant de France dans la Creuse » a expliqué le sénateur Jean-Jacques Lozach. « Nous savons donc pertinemment le rôle essentiel que joue l’ALEFPA dans le secteur du médico-social et l’aide aux personnes les plus fragiles de notre département. » Ces propos confortés par ceux de la Présidente du conseil départemental qui expliqua que « la multiplicité des secteurs d’interventions ainsi que la capacité d’adaptation et d’innovation des équipes de l’association constituaient un soutien de poids aux politiques de solidarité menée par sa collectivité ».

Dans l’un des territoires les plus ruraux de Nouvelle Aquitaine la Direction territoriale gérera depuis La Souterraine, coordonnera, pilotera et animera un réseau diversifié d’institutions : maisons d’enfants à caractère social, établissements de soutien et d’aide par le travail, instituts médico-éducatifs, instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques, centres médico psycho pédagogiques, foyers d’hébergement, accompagnement à domicile, services de soins de suite et de réadaptation… « Notre réponse essaie d’être à la fois globale et locale » souligna Michel Caron qui annonça « une adaptation du projet associatif national par des déclinaisons régionales »

Ce fut aussi l’occasion pour lui de renouveler sa demande en faveur de la prise en compte dans les négociations post-Ségur de la santé « tous les personnels qui œuvrent dans le secteur médical ou médico-social » soulignant « combien la situation était parfois tendue » en terme de « cohésion des équipes et de recrutement de personnels » Depuis La Souterraine lancer un tel appel c’est en France prêcher dans un « désert médiatique » tant justement la réalité creusoise comme toutes celles des secteurs concernés échappent au débat national.

Citant le Docteur Rieu dans La peste de Camus il rappela pourtant qu’à l’ALEFA l’essentiel était de « bien faire son métier » c’est à dire selon lui en travaillant « pour mais surtout avec les publics pris en charge » et étant « attentif aux autres », en « préservant l’environnement » tellement malmené et en préférant « l’intelligence collective à toute démarche individualiste ». Il posa une question qui mériterait bien des débats ; « qu’avons nous fait de la fraternité ? » Le matin du résultat des élections en Italie c’était presque de la provocation.

(1) Cette charte nationale a été signée 14 février 2014 et aurait dû être déclinée dans toutes les régions, les départements, les communes ou intercommunalités… Un vœu pieux

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Un silence de mort de nos valeurs plane sur Oradour

 Une famille de rouge-queue batifole d’une embrasure de fenêtre à l’autre. Les poursuites et les voltes se succèdent. Tant le merle furtif que le corvidé qui croasse sur un arbre perché arborent une tenue de deuil d’un noir profond. Ces quelques oiseaux sont les seuls êtres vivants en ce dimanche matin dans le village martyr d’Oradour sur Glane. Ils ignorent tout de l’Histoire contrairement aux tilleuls et aux chênes centenaires qui ont été les témoins du massacre vieux d’un peu plus de 78 ans. Ils sont les seuls qui ont grandi et prospéré dans ce bourg figé par le feu. Impossible de ne pas imaginer que

On les prétend sensibles et réactifs aux contexte dans lequel ils vivent. Ont-ils dans le ventre de leur tronc volumineux, les cris d’horreur, les pleurs déchirants, les claquements secs des rafales d’armes automatiques, les hurlements des centaines d’habitants enfermés dans l’église, les vociférations des bourreaux, les vrombissements des moteurs ? Ils conservent leurs secrets mais veillent en sentinelles immobiles sur ce qui fut une bourgade joyeuse du temps où ils étaient jeunes. Il n’y a que pour eux que le temps ne s’est pas figé.

Déchiquetés ou mutilées, n’exhibant que des moignons de pierres aux teintes diverses, laissant sortir de leurs entrailles vides des lambeaux de briques rouges les maisons de la plus humble à la plus vaste sont restées blotties les unes contre les autres. Le vide et le silence meublent ce qui furent des intérieurs cossus ou d’une grande simplicité. Tout était pourtant généralement humble ou utilitaire dans cette bourgade devenue le symbole de la cruauté de porteurs d’uniformes préposés à la création de l’enfer sur terre.

La longue rue principale emprisonnée dans la toile d’araignée rectiligne du tram et quelques portées de fils pour hirondelles n’osant plus venir n’a plus que l’animation des passants presque tous silencieux qui l’arpentent lentement. Ils se penchent par une fenêtre béante ouverte sur le ciel. Ils s’arrêtent devant ces panneaux les invitant à se recueillir devant un site où un massacre d’innocents a eu lieu. En couple, en famille, en groupe avec un guide ces visiteurs murmurent leurs remarques sous un ciel d’encre d’un dimanche matin où sonnent les cloches d’une église tentant de faire oublier celle, muette, tétanisée et dénudée après avoir connu les déflagrations, les tirs, les flammes et l’effondrement du cataclysme de l’horreur

Une nef ouverte sur le ciel, un autel livide et porteur de blessures profondes, une chapelle encore dotée de quelques ex-voto probablement rénovés et dont la bouche béante du tabernacle émet un appel silencieux au secours. La mort rode. Elle s’entend dans ce silence qui pèse sur le lieu d’un massacre collectif de femmes et d’enfants. Comme un symbole supplémentaire de sa présence deux plaques de marbre intactes portent les noms d’une centaine d’hommes fauchés par la Guerre 14-18. Seul le clocher et un christ rongé par la rouille du temps ont tenu bon dans ce tsunami de rage et de fureur.

La vie était là. On imagine les fleurs des tilleuls séchant sur un drap acheté chez Emma la marchande de tissu, les chevaux attachés devant la forge de Fernand maréchal-ferrant, les pochtrons sortant de la demi-douzaine de cafés ou de l’estaminet de Thomas, les odeurs du pain frais venant de chez le boulanger René, les moteurs Renault du garage moderne ou les cris de la récréation à l’école de filles de Denise Bardet. Quincaillier, cordonnier, charron, courtier, assureur, puisatier, épicier, pharmacien, restaurateur, boucher, garagiste, hôtelier, lainière, médecin… les acteurs ne manquaient pas en ce mois de juin 1944 et tout le monde pensait qu’en vivant cachée la ville vivrait la moins malheureuse possible.

Tout a été enseveli après la fureur dans le monde du silence. Partout des « cadavres » calcinés jonchent le sol des demeures, des bureaux, des ateliers ou des magasins désormais peuplés de fantômes. Tous les objets du quotidien jonchent le sol parfaitement entretenu. Une dizaine de machines à coudre rappelle le rôle des femmes comme les symboles de leur part prise à la vie sociale.

Des enchevêtrements de cercles de tonneaux ou de roues, des marmites ou des poêles démantibulés ou des squelettes de bicyclettes ou de lits gisent comme témoins d’une existence simple. Des faucheuses pour cheval prêtes au départ, des pompes mutilées ou des auges taillées dans le granit manquant d’eau fraîche attendent la fin de l’inactivité éternelle à laquelle elles sont condamnées.

Oradour : Oradour outragé ! Oradour brisé ! Oradour martyrisé mais Oradour qui n’a jamais été libéré car écrasé, éventré, assassiné, brûlé par une horde barbare enivrée de haine. Les dizaines d’enfants innocents dont les portraits meublent une fresque du centre de la mémoire interpellent sur notre passivité ou notre indifférence. Qu’avaient-ils faits pour entrer dans l’éternité silencieuse ?

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Les faux frères d’Italie au rendez-vous de l’Histoire

Inexorablement l’Union européenne qui avait été conçue pour garantir la paix sur son territoire et éviter le retour du fascisme fonce vers la direction contraire de celles de ses concepteurs. Pour ne pas avoir voulu se construire politiquement mais seulement sur le concept du libéralisme économique comme valeur commune elle replonge dans l’incertitude. Chaque élection nationale traduit une montée des idéaux néfastes de l’extrême-droite que plus personne ne sait enrayer. La fracture sociale dans tous les pays cause des ravages entre une classe issue des élites financières et celle qui subit en permanence une dégradation de ses conditions réelles de vie.

La Pologne devenue inattaquable en raison de ses efforts colossaux effectués pour l’accueil des réfugiés ukrainiens ; la Hongrie épine douloureuse en matière de liens avec le Kremlin pour sauvegarder son alimentation énergétique restent les premiers territoires d’ancrage des valeurs du fascisme dédiabolisé. Le basculement de la Suède a constitué un nouvel avertissement. En Finlande, en France, en Espagne, dans certains landers allemands des élections ont offert une honorabilité aux porteurs d’adaptation électoralement rentables d’idées que l’on pensait renvoyées aux oubliettes de l’Histoire. Et ce n’est pas les événements actuels qui vont réveiller les consciences citoyennes.

Le week-end sera décisif pour l’UE que bien des observateurs ne voient pas résister à un passage de l’Italie, nation fondatrice, dans la camp des zélateurs du « Mussolinisme ». Si après les « démocrates » les bien mal nommés (20 % des suffrages en Suède), « Fratelli d’Italia » dépasse aussi ce score prévu par les sondages (25%) la situation globale va devenir instable, fragile et angoissante pour l’avenir. L’Europe de la « concurrence libre et non faussée », des privatisations tous azimuts, des nationalismes exacerbés affichera une faiblesse structurelle dans un monde de plus en plus violent et déshumanisé.

Lors de son dernier meeting, l’héritière revendiquée du Duce a éclipsé par la violence des es propos un Berlusconi (il est devenu un fervent de Poutine à 86 ans) et un Salvini relégués au statut de supplétifs mièvres et dépassés. Comme la Meloni qui a été biberonnée au sein du MSI (1) n’a jamais dirigé quoi que se soit, affronté la moindre crise ou assumé la plus petite décision, apparaît comme un recours face aux échecs de coalitions hétéroclites ayant explosé sous la pression de la réalité.

Au bord de la faillite institutionnelle dans une nation déboussolée par une dette abyssale (150 % du PIB) une part pas très nombreuse de l’électorat peut profiter d’uns abstention record pour conquérir le pouvoir. Le dégoût du « politique «  en général, l’indifférence vis à vis des principes démocratiques collectifs, les clivages sur des sujets sociétaux (avortement, place de la religion, immigration) ; l’abandon du lien social comme la vraie colonne vertébrale du vivre ensemble, le culte du fric sont les mêmes causes qui produisent les mêmes effets.

Les annonces faites par les néo-fascistes méprisent le contexte. Baisse des impôts (on sait où ça mène en matière de services d’intérêt général), abaissement de l’âge de départ vers la retraite ; la natalité « italienne » comme solution à la chute démographique ; un triptyque reposant sur « Dieu, lPatrie, famille » remplaçant simplement dans le slogan de Pétain le travail par la religion ; la priorité nationale pour l’éducation, l’emploi, le logement, les aides sociales ou le système de santé, d’emploi, de logement, d’aides sociales ou de santé ; le blocus naval de la Méditerranée : le programme n’a aucune crédibilité mais peu importe comme il ya centa ans pour Mussolini l’important c’est l’arrivée au pouvoir ! .

La dédiabolisation n’a pas été aussi loin que pour le RN en France. « Fratelli d’Italia » a conservé quelques sujets emblématiques d’un programme destiné à satisfaire tous les électorats « révoltés » contre le » pouvoir » mais « La Melonie » laisse les outrances à ses alliés installés dans la surenchère ou à quelques leaders locaux sans complexes. Pays le moins touché par l’immigration (Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, l’Italie accueille 2,4 réfugiés pour 1.000 habitants ce qui la place à la fin d’un classement européen à la tête duquel se trouve la Suède avec 23,4 réfugiés) et en pénurie de main d’œuvre surtout dans l’agro-alimentaire, la péninsule italienne va plonger dans l’incertitude totale.

Il paraît qu’à l’Elysée le maître des lieux serait tétanisé à l’idée que l’extrême-droite lui succède car il en porterait la responsabilité à l’égard de l’Histoire. Nul doute que lundi matin il ne manquera pas de féliciter celle ou celui qui aura obtenu la majorité relative lui permettant de sauver (pour combien de temps?) ou d’affaiblir encore plus le radeaux de la Méduse européen !

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