Pour avoir véritablement conscience du rôle qu’a joué, dans le monde rural, l’école publique, il faut organiser des retrouvailles entre anciens élèves. Plus on remonte dans le temps et plus on puise dans ces moments nostalgiques des raisons de croire en la mission jouée par ce que l’on appelait avec un brin de mépris « la communale ». Même si l’on doit se méfier de la sélectivité de la mémoire toutes et tous racontent en effet, des moments partagés importants pour leur vie personnelle, passés sur des bancs robustes confectionnés par le menuisier du coin. « Tu sais, moi, à ce jour, j’ai pleuré deux fois, me confiait l’un de ceux qui figuraient en habit d’enfant sage sur la photo grise de la totalité de l’école : pour la mort de ma grand-mère et celle de mon instituteur ! ». Certes, il y en avait une autre qui « n’aurait pas versé une larme » sur le triste sort de son institutrice mais la grande majorité évoquait ce qu’il devait à un système éducatif qui les avait conduits au certificat de fin d’études primaires, ou vers la vie active, puisque moins de 10 % des présents ont eu le privilège d’être admis à « poursuivre » leurs études jusqu’au Baccalauréat. Ils ne nourrissent aucun regret à l’égard du parcours qui fut le leur. D’une table à l’autre, ils se racontaient inlassablement des « anecdotes » enfantines qui font, dans le fond, la vraie richesse des vies.Ils revivaient une époque où l’école était au coeur de la vie.
Il y a toujours dans ces moments là des instants honteux : ceux où l’on ne peut plus mettre un nom sur un visage. On se rassure en se lançant des phrases toutes faites : « je t’avais reconnu (e). Tu n’as pas changé ! » ou en lâchant une appréciation dangereuse « Toi tu ressembles à ton père mais ton frère je ne l’aurais pas reconnu ! ». Il y a aussi l’autre temps fort des clichés d’époque qui passent de mains en mains pour identification individuelle. Divergences sur le prénom. Aveu d’impuissance face à un visage oublié. Tristesse en apprenant que la mort a décimé les rangs. Déception en constatant que l’on n’a pas retrouvé la trace d’un tel ou d’une telle. On revoit dix fois la même photo qui s’est enrichie des précisions sorties de la mémoire des autres. L’école n’étant pas entrée dans la recherche du profit par les photos individuelles, on découvre avec plaisir les vertus de l’esprit solidaire et collectif propre à la « communale » grâce aux photos de groupe. Bien évidemment, les enseignants n’échappaient pas aux commentaires indulgents ou acerbes comme le veut surtout la perception que l’on a eue de l’école. Pour le reste, c’est beaucoup plus joyeux, festif, détendu, reconnaissant.
Que ce soit sur ce chemin vers le groupe scolaire neuf que le Maire d’alors, en 1952, avait voulu la plus belle maison familiale du village, avec cantine moderne, douches municipales publiques et tout le confort possible à cette époque, ou dans la cour de récréation, ils avaient fait moisson d’émotions simples mais inoubliables. En énumérant les noms de la demi-douzaine de « commerçants » du bourg, ils revivaient les frustrations de ne pas pouvoir acheter ces bonbons collants que Emma plaçait dans un cornet de papier journal, ou ces moments passés devant l’abattoir de Claude, le boucher dont le commis, surnommé « Pointe à l’os » en raison de sa maigreur, assommait au merlin des bœufs gavés d’herbe fraîche ! Les uns rappelaient qu’Emma se décrétait fleuriste, le lendemain des enterrements, après qu’elle eut dépouillé les gerbes ou bouquets portés sur la tombe du défunt. Les autres se souvenaient des plaquettes d’Hollywood chewing-gum vendues à l’unité par « la mère Troquereau » et que seuls les enfants de chœur préposés les samedis après-midi aux mariages pouvaient acquérir, grâce aux pièces collectées auprès des participants. Le bonheur était encore dans les prés, les sous-bois, les vignes, sur les rives du ruisseau ou dans les lavoirs à l’eau claire… Les images se bousculaient. Les rires fusaient. Les commentaires fusaient. Une anecdote en entraînait une autre, faisant oublier l’inexorable passage du temps. Les bains de souvenirs permettent d’effacer les rides et les rhumatismes. Ils ne parviennent pourtant jamais à effacer cette question lancinante : « notre vie est-elle meilleure en 2013 qu’elle ne l’était il y a un demi-siècle ? ». Essayez donc. Selon la réponse personnelle que vous trouverez, vous serez soit un vieux con réactionnaire, soit un incorrigible optimiste.
Ayant tous fait valoir leur droit à pension après des vies professionnelles modestes mais durables, les enfants de la communale du Bourg de Sadirac ont une certitude : ils ne regrettent rien, si ce n’est d’avoir mis autant de temps pour se retrouver autour de leur album aux souvenirs. Et comme le veut la tradition, ils se promettent de se revoir encore plus nombreux l’an prochain, pour se prouver que la nostalgie constitue vraiment un élixir de jouvence.