IINadine Pérez marche à l’ombre et travaille du chapeau avec une virtuosité hors du commun pour donner vie à des femmes et des hommes ayant traversé l’histoire sans le vouloir. Elle passe d’une vie à l’autre pour démêler l’écheveau complexe des leurs souvenirs et leurs espoirs et tisser ensuite une fresque d’une période effroyable du Chili, celle de la dictature Pinochet… Sur l’écran noir du Glob Théâtre à Bordeaux (1) cette actrice passionnée par les années 70 à Santiago ne lit pas pour les vieux un roman d’amour mais elle restitue grâce au chant, au texte, au corps, à la subitilité de son jeu théâtral un polar original et profondément tendre.

Un trio de ces militants ayant cru dans des lendemains qui chanteraient pour le socialisme dans leur pays, se retrouvent en effet pour comploter dans un vieux garage. Tous ont été profondément marqué dans leur chair, dans leur esprit, dans leur comportement par ces événements ayant brisé leurs rêves. Lucho Arancibia, Lolo Garmendia et Cacho Salinas ont « bénéficié » de ce que les exilés appellent pour plaisanter de « séjours linguistiques »…contraints en Allemagne, Roumanie, en Espagne, en France ou en Suède et ils en gardent des images concrètes diversifiées. Ces « retraités » fatigués de la révolution attendent la venue de leur héros inconnu baptisé « le spécialiste ». Campés avec conviction par une actrice, ils espèrent que cet homme providentiel var leur apporter la bonne parole, du moins celle qui va les ramener sur leur passé composé de bien des vicissitudes mais qui fit tellement exaltant… Dans le roman de Luis Sepùlveda, ces « communistes » restituent avec un brin de désillusion mais avec le souci du détail cocasse mais tellement vrai leur parcours militant dont ils ne renient rien malgré leurs douleurs.

Nadine Pérez réussit la gageure d’aller d’un lieu et d’un personnage à l’autre dans un Santiago dont le ciel pleure encore et toujours sur cette période douloureuse de son histoire. La subtilité de la différence des éclairages permet de ne jamais confondre le domicile de Coco Arenvena et de la volcanique Concha », le commissariat de Crespo et de la jeune Adellita ou le hangar des frères Aranciaba. Gommer les distances pour permettre un vrai voyage dans une ville aussi complexe que la capitale du Chili relève de l’exploit. On passe par évidemment la Monéda ou la terrible villa Grimaldi… mais jamais on ne tombe dans le mélodrame idéologique. Quand on connaît, comme moi, tous les repaires du pire complot tramé contre une démocratie, l’émotion est garantie car j’ai mis mes propres sensations derrière chaque mot, chaque évocation, chaque fait relaté.

On se promène finalement dans des vies, dans des espaces, dans des passés grâce à une enquête cocasse sur la mort d’un inconnu pour le moins bizarre, touché par le jet impétueux… d’un tourne-disque expédié par la fenêtre d’une femme révoltée contre la passivité de son époux plus enclin à écouter les chants de Quilapayun qu’à éviter l’expulsion de leur appartement. C’est le début d’un scénario de « bande dessinée » policière remarquablement esquissé par cette adaptation à la fois fidèle et originale d’une œuvre nostalgique. Rien d’héroïque dans cette disparition brutale sur un trottoir, sous une pluie battante, dans une rue déserte de cette ville où il avait réussi durant des décennies à être « l’ombre », sorte de justicier insaisissable. Le caractère dérisoire de cet assassinat involontaire va lentement apparaître grâce à une enquête à la Maigret d’un flic désabusé dévoilant peu à peu la vraie personnalité réelle d’un « anonyme » dépouillé de ses chaussures et de son revolver d’une autre époque comme un pauvre erre. Le « héros » ayant échappé à toutes les charognards de Pinochet n’a pas eu la fin prévue comme si Zorro mourrait sous un pot de fleur tombé d’un balcon.

Simple, tendre, nostalgique mais dans le fond extrêmement sérieuse et émouvante cette adaptation permet de réfléchir aux dangers actuels de notre propre démocratie. Pourvu que nous ne soyons jamais des « anciens combattants » ayant perdu, face à des forces brunes obscures fascistes sans scrupules, toutes leurs illusions ! Pourvu nous ne soyons jamais des « poulets, des poules, des canards, des dindons, toutes ces bêtes à plumes » que haï Cacho Salinas. Splendide métaphore actuelle que ce récit de l’aventure d’un élevage industrialisé de volatiles finissant dénudés, humiliés, hébétés, abandonnés à leur triste sort ! Le rôtisseur désabusé décrit de manière terriblement réaliste ce qui attend ces décérébrés de l’opinion dominante manipulée : « ils sont tous pareils, pèsent le même poids, arrivent congelés, durs comme la pierre, impassibles… ». Il pourrait ajouter, « comme tous les Chiliens passifs devant le coup d’État ou devant le massacre de celles et ceux qui avaient refusé de se voir « enfilé une broche dans le cul » ressortant « par le jabot ». il ne leur pardonnera jamais cette indifférence ! Inévitable de penser au présent français avec ses rivalités subalternes à gauche et la montée inexorable des exploiteurs de l’absence de solidarité, en parcourant les réminiscences » de ces Chiliens blessés, cassés, jamais véritablement rétablis de la perte de leurs espoirs de vivre dans un monde meilleur.

Nadine Pérez, sacrée comédienne, diseuses de mauvaises aventures, donne une vraie chair aux héros malheureux du roman. Elle les fait vivre et ils jubilent car ils étaient désireux de revenir dans la lumière de l’action comme s’ils avaient jamais supporté d’avoir été contraints de fuir le combat. Les fantômes des milliers de Chiliennes et de Chiliens exterminés pour avoir osé le socialisme reviennent avec eux dans le cocon du Glob Théâtre. L’armée des ombres…est belle et vivante !

(1) www.globtheatre.net Compagnie Burloco théâtre