L’été, bien plus que toutes les autres saisons, recèle des odeurs exceptionnelles qui prennent au dépourvu mais qui plongent immédiatement le promeneur dans une autre dimension. Quelle que soit la région où l’on se trouve les odeurs qui remontent du sol après un orage tombant sur une terre assoiffée appartiennent aux souvenirs communs à tous les estivants. Une pluie drue, rapide, de fin d’après-midi provoque ce parfum révélateur de la période estivale. Il faut absolument sortir aussitôt l’orage passé dans un sous-bois ou un chemin rural pour en percevoir le charme. C’est un savant mélange de sueur de la nature et de végétal en putréfaction qui imbibe l’air durant un laps de temps très réduit. L’eau soulage de la pesanteur écrasante du soleil et permet enfin une libération de senteurs jusque là contenues. Les grosses gouttes annonciatrices du violent déferlement d’une averse venue d’un ciel obscurci donnent le parfum initial. Les nuées orageuses se sentent et d’ailleurs les animaux perçoivent ce signe avant-coureur d’un déchaînement pour s’en protéger. Nous n’avons pas un odorat suffisamment développé pour anticiper ce type d’avatar estival. Les agriculteurs le regrettent eux qui doivent se soumettre aux caprices de la météo.

Pour certains d’entre eux, cependant, les narines frémissent après le passage de la faucheuse dans les prés. Les foins restent en effet la plus belle référence pour les mois ensoleillés. Selon la richesse végétale de la prairie l’odeur peut avoir une palette exceptionnelle de nuances. Il faut en effet avoir une connaissance parfaite des herbes plus ou moins folles pour les identifier après qu’elles aient été coupées. Chaque fois que la faneuse « faneuse » remuait les « randes » elle accentuait cette biodiversité des senteurs. Pour gagner quelques subsides durant les vacances je participais au ramassage des foins. Munis d’une fourche à deux brins il me fallait expédier les bottes sur une remorque qui haussait la hauteur de son chargement au fur et à mesure du parcours dans le champ. Un travail harassant mais qui permettait de revenir à la maison avec le sentiment de s’être roulé dans une meule en galante compagnie. Une illusion vite perdue si le lendemain on se rendait dans un champ de tabac pour couper les pieds arrivés à maturité ! Là on changeait de registre et le nez des belles décelait rapidement en vous les stigmates un incorrigible fumeur. Tout était imprégné par ce parfum de nicotine : les mains, les habits, les airs et les outils. Je crois sincèrement que le fait d’avoir passé des heures dans ce bain odoriférant a suffi à me priver de toute envie de fumer surtout dans la moiteur de l’été.

Au rayon des parfums aussi forts on ne peut passer sous silence ceux que distillent autour d’eux les barbecues estivaux. Une volée de sardines ou une belle quantité de « tricandilles » embaument en effet tout un quartier en été et l’auteur du délit restera facilement repérable s’il n’a pas pris la précaution de se mettre à l’abri du vent dominant. On n’a vraiment pas le même sentiment avec l’odeur beaucoup plus alléchante de l’entrecôte qui monte du gril posé sur des sarments de vigne. La grillade attire beaucoup moins les mouches que les sardines ou les tricandilles mais elle a moins d’impact sur le voisinage dans un camping ou un village vacances ! Les particularismes locaux peuvent également bouleverser ce palmarès des senteurs estivales. Les andouillettes ici, les moules là peuvent donner une diversité intéressante aux barbecues de voisinage. Le collectif a toute son importance !

Il serait injuste d’oublier les senteurs très fines des bassines à confitures dans laquelle frémissaient des mélanges de fruits et de sucre tous plus délicieux les uns que les autres. Prunes, abricots, melon d’Espagne, poires… laissent filer des sensibilités différentes. Toutes sont douces et subtiles mais elles annoncent bien des bonheurs ultérieurs. En fait mon odeur préférée de l’été demeure celle des cèpes qui envahit la cuisine au moment où ils cuisent pour les jours de liesse. Elle contient tous les vrais plaisirs : ceux de la découverte, de la cueillette, de la cuisine et de la gastronomie. Il est certes possible de se contenter de humer au-dessus de la poêle pour emmagasiner des émotions fortes mais rien ne remplacera l’arrivée sur la table familiale de son contenu.

On vit aussi en juillet et août avec ses papilles mais aussi avec ses narines. Une fleur inconnue sur un chemin, une rose dans un jardin, un sentier bordé de chèvrefeuille, un verre de bon vin… tout mérite que l’on y mette le bout de son nez. Chaque pays, chaque région, chaque village a ses senteurs favorites. Il faut seulement avoir la volonté de les découvrir et de les aimer !