L’été 2014 ne restera pas dans les annales de la météorologie nationale comme le plus ensoleillé de la décennie écoulée. Maussade et tellement changeant que c’est déprimant il porte en lui les stigmates des futurs malheurs de la planète. Certes il y a cette avalanche de morts qui chaque jour donne un relief particulier aux informations télévisées pour gens avides de nouvelles déprimantes. Le monde croule sous les conflits rendant ainsi tout bonheur insouciant suspect en une période où il est devenu indescent d’afficher autre chose que des condoléances ou des regrets éternels.
On s’écharpe entre factions rivales. On se jette à la figure le sang et les larmes au nom de son camp réputé détenir la vérité en terme d’horreur. Partout ça explose, ça écrabouille, ça tue, ça vandalise, ça assassine, ça tabasse… Il y avait ce Tour de France et ses paysages désormais filmés sans coureurs car on sait bien à France Télévisions s’il n’y avait pas l’hexagone vu du ciel, la grande majorité des vacanciers ou des retraités abandonneraient leur canapé excédés par les commentaires nationaliste et complaisant de Thierry Adam. Mais c’est fini et il faut accepter chaque jour les paysages dévastés de Gaza, de Syrie, d’Irak ou d’Ukraine ou les images horrifiantes de ces accidents de la route fauchant des vies innocentes. Il faut y ajouter pour ces mois d’habitude marqués du sceau de l’insouciance les aléas climatiques tout aussi ravageurs pour le moral du vacancier de proximité.

Les déluges accentuent leur pression sur celles et ceux qui rêvent de repos et de sérénité. Ce n’est pourtant pas le moment de parler de réchauffement climatique à un touriste congelé et transi en proie au doute sur le choix de sa destination de congés. Déjà qu’en temps normal il s’en moque comme de l’achat de son premier litre de gazole il prend très mal que l’on vienne lui expliquer sous la pluie que la température moyenne ne cesse de grimper sur cette planète déboussolée. L’été présent aura été marqué par une spécialité inédite difficilement vendable sur des dépliants touristiques, celle de « la vache qui pisse », expression campagnarde prenant tous son sens ailleurs qu’en Normandie. Sur de territoires très limités, le ciel déverse des seaux d’eau en un temps très réduit et de manière intensive. C’est ainsi que les cours d’eau paradisiaques pour les pêcheurs de très rares goujons ou les chercheurs d’écrevisses américaines dévastatrices se transforment en torrents boueux emportant absolument tout sur leur passage.
Impossibles à maîtriser, à éviter, à annihiler ces phénomènes proches des précipitations de moussons tropicales empruntent les espaces artificialisés pour choisir le chemin le plus court sans trop se soucier des obstacles réputés imprenables situés sur le parcours. Cet été aura été celui du drame des petites gens dont les maisons anciennes bien fraîches au bord de l’eau ou les constructions neuves en papier buvard préfabriqués ont été emportées par ces vagues inédites. Prompts, volumineux, massifs ces épanchements célestes provoquent désormais la désolation et le désarroi face à ce que tout le monde présente comme une injustice alors que ce ne sont que la conséquence d’erreurs massives et répétées des hommes.
Au creux de cet été inexistant une visite à des sinistrés rend extrêmement modeste, humble, humain. Ils s’en foutent pas mal des considérations sur la montée des eaux et les énormes quantités engrangées puis déversées par des nuages aussi noirs que les desseins des assassins militarisés traînant sur la planète.
Pour eux l’été est mort. Ils sont entrés brutalement, comme à Paillet (33) dans l’hiver des soucis.
Les pleurs, le désarroi, la panique même ont replacé la chaleur du soleil, l’insouciance estivale et le plaisir du partage. Ils ont froid au cœur. Leurs rêves estivaux ont été noyés en quelques minutes. Ils n’attendent plus grand chose du mois d’août qui va s’ouvrir. La petite maison au bord du ruisseau gazouilleur d’Artolie a totalement perdu de son charme. L’eau si convoitée par certains a enfoncé leurs portes d’entrée, fait exploser les fenêtres ou s’est inexorablement invitée à table sur laquelle plus rien ne sera posé comme avant.
L’horizon est scruté avec encore plus d’attention qu’avant et ce ne sont pas les nuages qui perturbent l’avenir mais plutôt cette appréhension d’y voir apparaître ces lourdes nuées anthracite qui ont causé la perte de leurs biens. Tout le monde manque…d’assurance face à une situation contraire à tous les clichés d’insouciance portés par les médias. Téléphone en mains des habitants courent vers le passant supposé avoir un pouvoir que l’on n’a plus, laissant se déverser leur détresse vis à vis de ces plate-formes téléphoniques froides, lointaines, anonymes dont les voix ne témoignent d’aucune compassion après des minutes d’attente paraissant des éternités. Le mobile bafouille alors qu’il est tellement exubérant en d’autres lieux. Des jeunes s’affairent, torse nu pour réguler la brocante solidaire où l’on viendra puiser le matériel de la reconstruction provisoire de son quotidien.
Le dialogue devient difficile et la tentation est grande de se replier sur le silence quand ailleurs l’échange est renoué l’espace de quelques heures ailleurs dans une société se voulant heureuse et facile.
Cet été 2014 vire au noir quand il était espéré bleu ! Dans les yeux on ne perçoit que colère contre tout et contre un rien, que détresse face à une montagne de problèmes que l’on ne sait pas par quel bout prendre, qu’une forme de résignation devant ce que l’on considère comme de l’indifférence institutionnelle… et comment ne pas imaginer furtivement ce que doit être la détresse dans ces lieux maudits de la planète où plane la mort essentiellement due au déchaînement incontrôlé de la nature réputée humaine cette fois.