Qu’est-ce que la « pauvreté » au XXI° siècle ? En fait chacun place derrière ce mot ce que bon lui semble. Si on parle de son aspect matériel ou financier les repères sont faciles à établir même s’ils peuvent considérablement varier d’un pays à un autre. Concrètement, être pauvre aujourd’hui, c’est manquer de quoi ? En France, 7 % des ménages ne peuvent maintenir leur logement à bonne température, 10 % recevoir des amis, 11 % ont un logement bruyant… Et comment tenir compte des coûts de logement ? Avec 977 euros, on ne vit pas de la même façon à Paris qu’à Aurillac. Cette vision est en effet générale et comme le veut l’époque elle permet aux commentateurs sachant tout sur tout de s’indigner. En fait une personne qui n’a pas de téléphone mobile est-elle pauvre ? Un couple de la campagne qui a un jardin potager ou un petit verger, un poulailler pour se nourrir qu’il entretient est-il pauvre ? Celui ou celle qui ne possède pas un 4×4 est-il riche ? Celle ou ce quia un écran plasma dernier cri est-il riche? Du point de vue des seuls revenus, il faudrait distinguer la population pauvre des catégories les plus modestes ou à « bas revenus », comme les qualifie la Caisse nationale d’allocations familiales mais que l’on ne comptabilise pas. Un vrai débat sur le seuil de pauvreté devrait avoir lieu car il existe « des pauvretés » et pas nécessairement « une pauvreté » uniquement basée sur l’argent disponible des familles ou des individus. On devrait plutôt produire des statistiques pour mesurer l’action politique sur « l’inégalité sociale » et là les chiffres seraient en France beaucoup plus alarmantes. Des familles creusent l’écart qui les sépare des nantis dans une société où l’on mesure la capacité qu’elles ont à consommer.
J’ai le sentiment que durant mon enfance sur Sadirac où je vivais dans la Mairie où tout se savait on y comptait les gens « aisés » ou « riches » sur les doigts des deux mains. Bon nombre de mes copains d’école étaient des enfants de domestiques agricoles, de petits propriétaires, d’artisans modestes ou de fonctionnaires locaux sous-payés. La majorité de celles et ceux qui travaillaient la terre pour le compte des autres se retrouvaient sans aucun revenu réels car payés « en nature » et très peu en argent . Beaucoup ne survivaient que grâce aux allocations familiales attendues par la mère avec impatience. J’en étais sans être aisé et sans jamais avoir eu l’impression d’être « pauvre » ou « nécessiteux » comme on disait alors ! Je n’ai jamais eu faim et je n’ai jamais vraiment souffert de l’insuffisance des revenus des mes parents. Il n’existait pas dans le village de véritables fracture sociale ! Quand je suis entré à l’Ecole Normale (je mets volontiers par respect des majuscules) sur concours et que mon frère est parti au collège d’enseignement technique nous avons été internes avec des études gratuites… et nous avons retrouvé des adolescents dont la situation familiale était très proche de la nôtre. Notre montée dans l’ascenseur de l’école publique a fait de vous des « conquérants » et pas des « héritiers » car nous n »avions pas d’autre choix. La pauvreté est donc ailleurs que sur le plan matériel selon le principe que « plaie d’argent n’est pas (toujours) mortelle ! ». En France on trouve désormais sans que ce soit réellement quantifié la pauvreté éducative et la pauvreté culturelle qui elles deviennent terriblement préoccupantes.
Le système éducatif français actuel reproduit largement les inégalités scolaires selon les milieux sociaux. Contrairement au discours ambiant, le nombre de ceux qui sortent sans qualification se réduit nettement, mais les exigences de nos sociétés s’accroissent. La défense d’un système académique dès les petites classes et élitiste se fait aux dépens des couches sociales les moins scolairement favorisées. La situation est à cet égard dramatique puisque tout le but de la pédagogie actuelle et de faire émerger le « major de polytechnique » ou au minimum un « agrégé » ou et c’est limite un « licencié » (au sens universitaire du terme). Or sur ces bases là la pauvreté éducative et culturelle familiale devient un handicap très lourd, insurmontable sauf si l’on est doté d’une volonté hors normes.
Vous parents ou grands-parents qui avez la chance de soutenir vos enfants ou vos petits-enfants, de les encourager, de les initier au partage, de leur ouvrir l’esprit, de les insérer socialement par les pratiques sportives ou culturelles vous constatez les effets bénéfiques que ces apports ont sur leurs apprentissages. Lire, écrire, compter ne permettent plus d’échapper à la pauvreté scolaire tellement les inégalités culturelles sont grandes ! On n’en est plus à se chamailler sur le latin ou le grec au collège qui est une querelle de nantis mais à repenser de fond en comble les critères de la réussite scolaire pour tous les « pauvres » qui ne lui font plus confiance.
Derrière ce débat sur le seuil de pauvreté, se profile en fait celui sur la manière d’appréhender la réalité sociale. On exagère le statistiques les plus faciles à établir mais il est devenu indispensable de distinguer les formes de pauvreté et ce n’est d’aucune manière minimiser le phénomène « matériel » mais c’est s’approcher de ce qui devrait être dans la société de la « rentabilité et du ratio » la véritable préoccupation politique de la gauche. La crise économique actuelle grossit les rangs des chômeurs, et à terme, le nombre de personnes démunies, ce qui va amplifier encore les difficultés pour ces populations pour qui il y a urgence à agir… globalement en redonnant aux enfants et aux jeunes l’espoir de sortir par le haut de leurs pauvretés !

3 Réponses

  1. Christian Coulais

    Charlie Hebdo du 10/06/2015 : « Selon l’INSEE, plus on s’éloigne des centres-villes moins il y a de pauvres (c’est à dire des gens touchant moins de 990€ pour une personne seule). Le taux est de 20% dans les cœurs d’agglomération, de 14% en proche banlieue, et de 10% en grande couronne. De ce fait, les communes isolées ne regroupent que 5% de la population pauvre en France. Eh oui, les pauvres préfèrent les beaux quartiers ! »

    Répondre
  2. Christian Coulais

    Lire aussi le billet de Gérard Biard, « nos bons maîtres », Charlie hebdo N°1194.
    « …Désormais, dans le palmarès des 100 plus grandes économies mondiales, les Etats sont minoritaitres : 51 sont des multinationales. La valeur boursière d’Apple, par exemple, qui pèse 725 milliards de dollars, est supérieure au PIB de la Suisse ou de la Suède, que l’on peut difficilement qualifiés de pays pauvres…
    De plus en plus d’entreprises s’enrichissent, tandis que de plus en plus de pays s’appauvrissent. Et il n’est pas exclu que cela soit lié. Dans un monde ou les politiques publiques se soumettent aux lois de l’économie rivée, diriger un Etat est en train de devenir un métier de loser. Demain les élections qui compteront vraiment pourraient bien avoir lieu exclusivement dans les conseils d’administration…
    …aucun chef d’Etat, aucun chef de gouvernement européen, n’a aujourd’hui intérêt à ce que des formations comme Syriza ou Podemos échouent. S’ils n’ont pas forcément les bonnes réponses, ils posent en tous cas les bonnes questions : doit-on lorsque l’on est à la tête d’un Etat démocratique et que l’on est légitiment élu, accepter d’être dépossédé de ses capacités d’actions collectives par des entités qui œuvrent pour des intérêts particuliers ? »

    Répondre
  3. Catherine

    Pourrait on s’accorder à dire qu’il existe une gde pauvreté matérielle chez bcp trop de nos concitoyens, à la fois grandissante & difficilement réductible
    Mais aussi une pauvreté « ressentie » que je qualifierais plutôt de misère, quels que soient les revenus et les catégories sociales
    Située au bas de la classe dite moyenne, il me plaît de n’avoir ni Rolex ni smartphone; « Juste » être riche de ce que j’ai choisi de ne pas posséder
    [voir aussi P.Bourdieu (La Misère du monde) semble-t-il dispo sur la Toile]

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.