Le bizutage existait bel et bien dans la petite société hiérarchisée par l’âge de l’école normale d’instituteurs de la Gironde. Il était il y a maintenant plus d’un demi-siècle, bon enfant pour les « pointus » fraichement arrivés de leurs collèges des campagnes. Les « cubes » bizuteurs ne manquaient pas d’imagination et j’ai en mémoire le sujet qui me fut infligé par un troisième année fréquentant la classe de philo : « vous connaissez le clair de l’une décrivez le clair de l’autre ! ». Une dissertation sur un tel sujet nécessitait une certaine dose d’humour ce qui n’était pas évident dans le contexte enfumé des caves voûtées abritant le foyer. Déclamer un texte sous les quolibets, juché sur une chaise n’avait rien de romantique alors que la Lune a inspiré tellement de poètes.
La nuit dernière ils étaient d’ailleurs nombreux, si l’on en croit les réseaux sociaux à avoir pour certains, abandonné leurs rêves pour se rendre par le regard dans cet astre que Méliés avait maladroitement éborgné avec sa fusée de cinéma. D’autres se sont contentés des images capturées par des observateurs avisés.
De tous temps la lune a fait rêver les hommes qui ont voulu aller y poser leur pied afin de faire accomplir, pensait-on, un pas de géant à l’humanité. Ils ont déchanté quand ils ont constaté un soir de juillet 1969 qu’elle, tellement coquette, n’avait qu’une robe de poussière à offrir à son visiteur. Adam lui qui était venu d’ailleurs dans l’univers pour s’installer sur la terre, avait au moins été accueilli par Eve dans le jardin luxuriant d’Eden alors que ce brave Armstrong dont on ignore s’il était dopé n’avait rencontré qu’une aridité inhospitalière. C’est vrai que Tintin ayant déjà effectué le voyage n’avait pas été mieux reçu et Jules Verne n’avait pas, malgré le foisonnement de son imagination, trouvé matière à alimenter le fantasme lunaire.
L’imagination galopante des découvreurs de Lune devaient beaucoup à un certain Cyrano de Bergerac dont l’œuvre publiée quand son auteur fut au ciel, s’intitulait pompeusement Voyage dans la Lune & Histoire comique des états et empires du Soleil… On a sempiternellement cherché à opposer l’astre du jour à celui de la nuit comme s’ils ne participaient pas tous deux à la vie terrestre dans des rôles différents. Si l’un ou l’autre s’éclipse, c’est d’ailleurs très vite l’affolement. Alors imaginer un rendez-vous entre le Soleil et la Lune, ne pouvait relever que d’un fou chantant comme Charles Trénet même si la complexité des cheminements des planètes et de leurs satellites permet pareil événement.
Trénet, comme tous les créateurs de ce monde, vivait en permanence là-haut la tête dans les étoiles et il aurait été ravi de constater hier soir que la rencontre de sa chanson avait eu lieu faisant même rougir de honte ou de plaisir selon les observateurs la favorite royale d’un soir.
12049397_443320995856039_4903495922062161314_nDes centaines de milliers de voyeurs munis d’objectifs photographiques ou de…lunettes indécentes étaient là pour saisir ces moments où une Terre prude s’interposerait entre les « amants » du ciel. Cette intrusion mystérieuse pour les Hommes qui y ont vu une influence divine durant des millénaires n’a pourtant jamais eu le poids terrible d’une disparition du soleil en pleine journée. La superstition a travesré les générations!
L’observation de la courbure de l’ombre terrestre sur la Lune lors des éclipses avait cependant conduit les Grecs à accepter l’idée de la rotondité de notre planète… sans pouvoir en convaincre les adeptes de l’irrationnel. Comme aucun d’entre eux n’était parvenu à décrocher la Lune il a fallu attendre Galileo Galilei pour que l’on envisage difficilement que quelque chose tournait rond dans l’univers. Enfin c’est ce que l’on affirme encore la bêtise incommensurable de certains des « microbes humains » démontre que rien ne tourne vraiment rond sur Terre !
Je veux bien que la science explique tout. J’avoue pourtant que parfois je préfère les belles histoires aux croquis mathématiques des parcours des destins. Ai-je tort ? Je ne crois pas car je suis bon public et quand la nature fait le sien je préfère y voir la main du poète plutôt que celle d’un grand ordonnateur. Dans le ciel cette Lune rutilante, joufflue, joyeuse, ravie comme une belle femme qui sait qu’elle attire tous les regards, avait bel et bien dans la nuit un rendez-vous galant éphémère mais tellement excitant. Elle attendait depuis des lustres sa nuit de noces !
Ce matin avant que s’ouvre la porte de l’aube, Pierrot s’est arraché des bras de Colombine après une longue étreinte dans un lit de soie ocre, orange ou rouge sang. En fait ils étaient en lune de miel mais notre monde scientifique n’a voulu y voir qu’une conjonction millimétrée de la course inlassable des planètes. C’était une affaire d’amour ! Une éclipse comme celle-ci ne peut être autre chose. Ne cherchez pas à me convaincre. J’ai depuis longtemps les pieds sur terre et la tête dans la lune alors je sais de quoi je parle ! Une affaire d’amour vous dis-je ! N’en déplaise aux lunatiques !

La splendide photo est de Christian Coulais

2 Réponses

  1. Christian Coulais

    Merci Jean-Marie, un peu de poésie au levé du jour dans ce monde de brutes est fort agréable. Autres images de cette exceptionnelle Super Lune…de 4h11 à 5h39.
    http://www.christiancoulais.fr/nature/eclipse-lunaire/
    Mais même quant elle n’est pas parée de sa robe rouge sanguine, Miss Lune est de toute beauté avec ses attraits naturels, argentés.

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