Propos prononcés par Alain et moi lors de ses obsèques :

« Jeanine,
Maman,

Vous voici rassemblés autour de votre Jeanine et notre maman dans cette église de ce Sadirac qui constituait le cœur de toute sa vie, le fil conducteur de ton destin, l’espace dans lequel tu as, non seulement emprunté ton propre chemin mais surtout éclairé celui de beaucoup d’entre vous.
Nous avons eu tous deux avec Jean-Marie bien du mal à faire la différence entre celle qui était pour nous notre maman et pour vous toutes et vous tous Jeanine, celle qui chaque jour durant 60 ans a consacré son esprit, son travail, ses forces, son engagement aux autres. Jamais au grand jamais, Jeanine n’a faibli dans une passion qui était ancrée en elle : être irréprochable dans son soutien à toutes celles et tous ceux qui en avaient besoin avant de s’occuper d’elle-même.
En épousant notre père elle avait en plus rencontré la vaillance, le dévouement, l’amitié, la joie du partage qui emplissent le cœur des Italiens. Elle s’en est enrichie jusqu’à devenir plus italienne, aussi amoureuse de ce pays et de notre famille qui y vit que lui !
Jeanine c’était pour vous toutes et vous tous celle qui régnait sur la Mairie de Sadirac.
Elle nous rappelait souvent qu’elle avait le même âge que la Reine d’Angleterre mais c’était leur seul point commun. Elle n’avait hérité de rien et tout conquis. Et son royaume était bien plus modeste mais certainement plus vivace, plus précieux, plus irremplaçable, plus sincère dans son cœur que dans celui d’une monarque distante.
Son bonheur se nichait dans ces milliers de moments vécus au service du peuple sadiracais diversifié, simple, actif, estimable avec tellement de figures entrées dans nos souvenirs .
Jeanine vous connaissait, elle connaissait tous les habitants un par un. Elle était capable de donner la date de naissance des uns et des autres au jour près si ce n’est à l’heure. Les heureux événements (naissances ou mariages) comme on a coutume de les appeler appartenaient à son quotidien car elles les avaient tous durant 40 ans, consignés à la main, à la plume Sergent-Major et à l’encre noire Waterman sur les pages officielles des registres. Elle a ainsi crée des centaines de vies officielles !
Comme le veut le sort des hommes elle avait aussi établi les actes de décès de tellement de ces figures qui faisaient la richesse humaine diversifié de notre village natal, de sa commune…
Des milliers de noms, des générations entières, des dizaines de personnalités connaissaient Jeanine et Eugène, les uniques employés de la Mairie de Sadirac.
Il y a seulement une dizaine de jours nous testions ta lucidité intacte qui lui permettait de nous dire dans quel ordre Yves, Francis, Jean-Michel, Gilbert ou Tinou étaient partis sous les drapeaux.
Une minute de réflexion et elle donnait la réponse !
Maman nous as fait baigner dans ce temps passé où le bonheur était dans les prés, les forêts, le long de la Pimpine, dans la cour de l’école du Bourg ou celle des fermes, dans les hangars à tabac servant de salles de spectacle, dans les querelles de bars ou les voyages à Lourdes.
Jeanine, notre maman était celle qui répondait avec Eugène, jour et nuit 24 heures sur 24 à un appel téléphonique, un toc-toc insistant ou discret donné à la porte de la cuisine de notre logement dans la Mairie.Elle avait une pudeur, une retenue qui l’empêchait d’exprimer combien elle aimait les gens en général et plus particulièrement tous ceux qu’elle avait vu grandir ou mourir. Femme de caractère, exigeante, rigoureuse elle dissimulait sa gêne pour les remerciements, les gestes amicaux derrière une certaine distance.
Jeanine avait été imprégnée par la rigueur morale de celui auquel elle devait tant : Georges Vasseur son instituteur qui lui avait appris que l’on ne devait servir que des valeurs et pas des hommes afin de pouvoir jamais transiger sur leur application quoi qu’il en coûte.
Après son parcours dans cette école publique et laïque de Sadirac elle avait obtenu brillamment un Certificat d’Études Primaires qui pouvait lui ouvrir les portes du lycée… mais jamais sa mère accepta cette séparation et surtout les frais qu’engendrerait un départ obligatoire vers le pensionnat.
Elle se souvenait de tous les poèmes appris avec lui, de ses lectures, des leçons de morale.
Mardi dernier alors qu’elle était reliée à un tube d’oxygène et que ses paroles étaient comptées elle murmuré comme derniers mots audibles à Jean-Marie: « je vais te dire un poème… » et elle n’en a pas eu la force !
Océano nox de Victor Hugo n’avait par exemple aucun secret pour toi… mais nous ne saurons jamais si au moment du grand voyage elle pensait à ces vers :
« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! »

Georges Vasseur, le hussard noir de la république rescapé de l’enfer de Verdun, décida qu’elle poursuivrait ses études auprès de lui et il luidonna la chance durant la période troublée de la dernière guerre en lui confiant avec André Lapaillerie d’abord la cuisine de la cantine scolaire puis en la formant au secrétariat de la mairie à partir de 1946. Elle a fait avant ton entrée officielle sur le poste laissé vacant par son instituteur en 1952 pour quitter les lieux comme secrétaire générale en 1986 !
Jeanine que vous accompagnez avec vos sentiments, vos raisons, vos espoirs a servi deux Maires, André Lapaillerie et Roland Jaubert et 8 équipes municipales participant avec pugnacité aux campagnes électorales héritant en ça des convictions citoyennes profondes de son père Abel ouvrier maçon, pacifiste, militant de gauche sans concession dont elle était la fille unique.
Elle haïssait, comme notre grand-père nous l’avait aussi appris, les fascistes, les réactionnaires, les profiteurs, les démagogues, les exploiteurs, les imbéciles et… les Anglais sans que nous sachions vraiment pourquoi en ce qui concerne ces derniers. Elle avait un engament discret mais profond et elle ne l’a jamais trahi ! Jeanine n’est plus mais son sillon dans Sadirac existera encore quelques temps.
Maman tu ouvrais ta table, sans retenue pour des repas dominicaux réguliers avec toujours des invités de passage. Nous avons parfois eu peu à partager mais nous partagions dans des moments exceptionnels avec les Italiens, les Lepvraud, les Alban, les Belges, les amis de toujours.
Mais tu aimais plus que tout ces moments irremplaçables pour toi où nous étions, enfants, petits enfants, arrière petits-enfants, amis, autour de toi. Tu étais au centre de ton monde, le vrai, celui de la famille.
Dans tes dernières volonté tu écris en parlant de nous cette magnifique preuve d’amour : « ma plus grande joie était de vous voir, de vous entendre, même si vous ne l’avez pas toujours compris lorsque j’avais l’occasion d’être près de vous je n’ai jamais perdu aucun de vos gestes ou de vos paroles »
Oui maman nous le savions, nous le comprenions et nous te demandons pardon de ne pas avoir eu le temps par nos engagements mutualistes, syndicaux, politiques, associatifs d’être aussi souvent que tu le voulais avec toi. Dans le fond c’est aussi un peu de ta faute car c’est ton exemple et celui de papa qui nous a fait nous tourner vers l’action publique !
Tu nous as en effet appris la responsabilité, l’autonomie, l’engagement, la défense de l’intérêt général sans jamais nous le dire, sans jamais nous l’imposer. Tu as tout accepté de nous deux te contentant parfois de forcer les sourcils. Tu as toujours respecté nos choix. Tu nous as laissés débroussailler nos chemins de vie. Tu nous as orientés jamais guidés. Tu t’es arrangée pour que l’arc de tes pensées envoie les flèches que nous étions, dans la direction que tu souhaitais.
Nous savons que si nous sommes tous les deux les fruits de ta chair nous sommes aussi les fruits de ton intelligence, de ton esprit, de tes valeurs, de ta culture, de ta solidarité, de ton exemple, de ton parcours. Grâce à toi nous savons d’où nous venons et ce que nous devons à ta farouche volonté de nous faire progresser.
Comme toutes les mamans tu t’es fait du mauvais sang pour notre santé, notre ascension sociale, nos parcours scolaires, nos tempéraments fougueux, nos combats sociaux ou politiques mais dans le fond nous ne pouvons que te dire que nous ne sommes que les reflets différents mais complémentaires de ce que tu as été ou ce que tu aurais voulu être.
Nous t’assurons tous deux que nous avons sans cesse pensé à toi, à ce que l’on pouvait faire pour toi, à ce que nous pouvions réussir pour toi. Notre amour pour toi a été discrètement au centre de nos actes.
Tu nous as rarement serré sur ton cœur ou dans tes bras et nous sommes pas souvent venus y chercher refuge mais les démonstrations de ce genre n’appartenaient pas à ton parcours d’enfance. Il nous a fallu l’accepter et se contenter de partager des complicités de l’esprit.
Ta tendresse était pourtant réelle mais contenue, pudique, secrète, intérieure et dans le fond tu as donné tout ce que tu avais en réserve depuis des décennies à tes petits-enfants.
Tu as écrit dans ta magnifique dernière lettre : «  Vous avez été ma vie, ma fierté, mon bonheur. Puissiez-vous toujours tous les deux vous soutenir mutuellement avec patience et loyauté ? ».
Maman où que tu te trouves nous t’assurons que rien ne nous désunira et plus encore que paradoxalement plus rien ne pourra nous séparer de toi. Même pas ta mort.
Tu seras encore fière de nous ! Tu le sais ! Nous trahirons pas ta confiance affectueuse. Nous n’oublierons pas cette volonté.
Tout à l’heure à l’issue de cet office de rassemblement, de partage, dans ton village, quand tu sortira vers l’air de Sadirac retentira dans cette église le fameux chœur des esclaves de Nabuco. C’est ton choix avec ce mot clé qui te caractérise tellement : « liberté »…
Tu es en effet maintenant totalement libre. Tu n’es plus attachée à ton tuyau salvateur mais esclavagiste. Tu n’as plus ce terrible handicap visuel qui t’a privée de dévorer ces milliers de livres qui ont fait ta force, de noircir d’autres centaines de grilles de mots croisés et de regarder toutes les photos qui marquaient l’élargissement de notre « clan » familial tellement chaleureux et rassurant.
Maman tu nous vois d’ailleurs toutes et tous ici, maintenant. Tu respires l’air pur du soulagement, tu sais que nous ne faillirons jamais aux valeurs que tu nous as inculquées. Tes petits-enfants en sont imprégnés et tu peux compter sur notre volonté de les leur transmettre. Nous sommes toutes et tous comme nous sommes mais nous ne sommes dans le fond que ce que tu as voulu que nous soyons .
Maman permets nous à tous de te rappeler cette phrase extraite du « château de ma mère » de Marcel Pagnol véritable hymne à l’amour filial : «  Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins… Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants… ». Nous leur rappellerons que nous avons eu beaucoup de joies !
Maman nous sommes encore deux grands enfants malheureux de voir partir leur mère mais soulagés de la savoir délivrée de la peur, de la souffrance morale et de la dépendance aux autres, véritable supplices infligées à une femme forte, libre, valeureuse et lucide.
Nous te serrons enfin sur notre cœur !
Repose en paix maman et écoute le murmure de toutes nos pensées dans le silence de la mort et découvre la lumière de notre amour si tu te trouves dans les ténèbres.
Partageons une dernière fois sur cette terre de Sadirac avec toi ces moments collectifs !  »
Alain et Jean-Marie