Depuis quelques mois la politique se saborde avec une constance qui frise l’obstination suicidaire. Incapable d’exister face aux forces économiques, désarticulée par le système médiatique elle est désormais rongée par la religion. Son espace d’action se restreint jour après jour à partir du moment où il n’est plus demandé d’adhérer à une gestion portée par la raison mais de se soumettre à celle des croyances. Il faut désormais « croire » en un avenir que l’on présente de manière abstraite ou faire confiance à des femmes et des hommes devenus par les images portées par les télés des messies promettant, sans cesse, un monde meilleur quand ils passent leur vie à le détruire. Sur le continent nord-américain les sectes fleurissent de partout et sous des formes de plus en plus diversifiées, les gourous se présentent au portillon des réunions électorales, des extrémistes de tous ordres pèsent sans cesse sur les prises de position des leaders et la simplification outrancière des argumentations reposant sur la séparation binaire entre ce qui serait le « bien » et le «mal » ramènent l’opinion dominante dans des époques que l’on croyait révolue.
Les débats tournent de plus en plus autour des comportements religieux et à leur importance sociétale. La « radicalisation », le « mariage pour tous », « l’interruption volontaire de grossesse », « le travail le dimanche », « le port du voile ou des vêtements symboliques », « le communautarisme culturel et même sportif »… occupent le devant de la scène rendant permanentes les références aux principes d’une religion ou d’une autre. Les Témoins de Jéhovah envahissent l’espace public de manière silencieuse mais constante. Ils sont par démobilisation de la raison installés sur les marchés, plus ou moins loin des établissements scolaires ou sur la place publique. Des offres de conversion téléphonique se développent avec proposition de lecture de la Bible et prise de rendez-vous. Dans la rue on peut être vigoureusement interpellé par des illuminés en tous genres. Les Salafistes recrutent avec des clips hollywoodiens via internet. Et voici depuis hier que la référence est devenue Jeanne d’Arc pour le nouveau socialisme quelques heures après que les médias se soient déchaînés sur l’élection d’un maire social-démocrate « musulman » à Londres ! La laïcité malmenée, dénaturée, détournée s’enfonce régulièrement dans des considérations qui la réduisent à un croupion idéologique dépassé !
Voici donc que l’un des Ministres d’un gouvernement réputé de gauche célèbre les valeurs portées par « la Pucelle d’Orléans », celle qui a entendu des voix divines lui demandant de partir bouter hors de France les envahisseurs anglais ; celle qui a vu l’archange Saint-Michel ; celle qui a été condamnée à être brûlée vive par une pseudo-justice catholique inquisitoire ; celle qui faisait se confesser ses soldats et leur imposait des prières collectives et des messes avant de partir trucider l’adversaire; celle qui a installé un Roi de droit Divin. En fait un candidat aux présidentielles putatif se glisse dans l’armure de Jeanne d’Arc avec des effets de langage lui conférant habilement la stature de « Puceau (politique) d’Orléans…
Une allégorie du sauveteur du pays en proie à une crise morale et idéologique forte séparant les brebis électrices et les moutons électeurs. Pendant plus d’un quart d’heure, son hommage à Jeanne d’Arc a tourné à l’homélie avec une série d’allusions à son propre parcours… politique. « Comme une flèche (…) sa trajectoire est nette, Jeanne fend le système, elle brusque l’injustice qui devait l’enfermer« . Quelle injustice ? Celle des pouvoirs régaliens qui réduisaient en servage le peuple ? Celles des guerres ravageant les villages et les villes ? Quelle « injustice » a-t-elle combattue au nom de son dieu ?
« Jeanne se fraye un chemin jusqu’au roi, c’est une femme mais elle prend la tête d’un groupe armé et s’oppose aux chefs de guerre (…) Elle était un rêve fou, elle s’impose comme une évidence », a lancé l’ex-banquier devenu ministre de l’Économie et désormais exégète sans aucune véracité historique de « l’oeuvre » de Jeanne d’Arc. De qui veut-il parler quand il affirme (elle) « a su rassembler la France (sic) pour la défendre, dans un mouvement que rien n’imposait« . Le sauveur arrive… Où sont les « chefs de guerre »? De quelle guerre Parle-t-on ? L’homme providentiel venu de Bercy va transgresser les idées établies : (Jeanne) « est dans cette France déchirée, coupée en deux, agitée par une guerre sans fin qui l’oppose au royaume d’Angleterre. Elle a su rassembler la France pour la défendre, dans un mouvement que rien n’imposait. Et de poursuivre : « Tant d’autres s’étaient habitués à cette guerre qu’ils avaient toujours connu. Elle a rassemblé des soldats de toutes origines. » On entre de plain-pied dans la mythe, dans la croyance, dans l’irrationnel et on utilise les images d’Epinal pour éviter les affrontements réels sur le quotidien, sur l’essentiel.
« Et alors même que la France n’y croyait pas, se divisait contre elle-même, elle (Jeanne) a eu l’intuition (NDLR : il aurait ou utiliser révélation) de son unité, de son rassemblement » a salué le représentant de la république laïque , dont le mouvement « En Marche ! » fondé après qu’il ait entendu des voix potentielles aux élections n’est « ni à droite ni à gauche ».  Et quand il ajoute :, « Voilà pourquoi, les Français ont besoin de Jeanne d’Arc car elle nous dit que le destin n’est pas écrit » il ne reste plus qu’à se rasseoir en lançant collectivement « Amen ! »