Proust serait déçu : ses « madeleines » n’ont plus aucune valeur et beaucoup vont être sauvées par l’annulation de la braderie de Lille. Elles ne ramènent plus grand monde dans le temps passé, et encore moins dans celui de l’enfance. Pour s’en persuader, il suffit de consulter la liste dominicale estivale des vide-greniers et des brocantes. Elle ne cesse de croître, transformant ce qui devenait occasionnel et folklorique en véritable phénomène de société.
Toutes les communes se mettent à organiser ces déballages hétéroclites où, sur un trottoir, dans une prairie, sur une esplanade ou une place, on expose pêle-mêle des objets délaissés, mais susceptibles d’intéresser les autres. Et ces rendez-vous drainent ainsi habitants et badauds, en quantité de plus en plus conséquente. Reflets terribles de l’absurdité de la société de consommation, ces manifestations confortent l’idée que nous changeons d’époque.
En effet on n’y trouve plus, comme dans feu les salons d’antiquaires, des meubles, de la vaisselle, des bibelots ayant eu une fonction essentielle ou luxueuse. Rares sont désormais les personnes qui se débarrassent de ce type de patrimoine car d’abord, il a très souvent été éparpillé au fil des héritages successifs. Ensuite, le caractère affectif de cette propriété empêche qu’elle soit bradée sur un espace public anonyme. Enfin, la pudeur pèse sur les générations « propriétaires » et elles ont bien du mal à étaler leurs souvenirs sur la place publique.
En revanche, les vide-greniers traduisent cette promptitude à aimer et à délaisser, à désirer et à repousser, à se passionner et à mépriser. Maman, fifille, frérot viennent étaler devant les auteurs des achats antérieurs désormais inutiles à leur vie quotidienne. Ils avouent ainsi avoir été des consommatrices ou des consommateurs impulsifs, rapidement lassés par des objets jugés froidement obsolètes.
Dès le plus jeune âge, l’inutilité de leurs acquisitions ou celles des parents pour leur faire plaisir transparaissent dans des étals de pacotille. Les enfants viennent y bazarder des jeux vidéo qu’ils jugent dépassés par l’évolution technologique, des livres qu’ils n’ont pas eu le temps ou la force de consulter, des peluches grotesques liées à une mode télévisuelle aussi fulgurante que dévastatrice pour les porte-monnaie, des poupées « Barbie » devenues honteuses, des véhicules de guerre absurdes? Ils sont là, ces mômes, sans aucune attache avec leur passé, désireux de refiler à un autre ce qui traîne dans leur chambre encombrée. Aucun de ces jouets n’a stimulé leur imaginaire, ne les a aidés à construire un monde secret auquel ils ont pu ancrer leur enfance. Aucun ne trouve grâce à leurs yeux. Il leur faut du fric pour en acheter d’autres aussi inutiles ?
Leur mère brade, de son coté, des vêtements qu’elle juge inadaptés à son élégance présente. Sans se demander si ses choix peuvent convaincre d’autres femmes « arriérées « ; elle solde ses C.D., ses cassettes vidéo, ses bijoux de pacotille, ses bribes de vaisselle, ses livres sans grand intérêt, sa chaîne hi-fi, persuadée que ce qu’elle a acquis, il y a parfois seulement quelques années, va être indispensable à une passante inconnue. En général elle va « vendre » plus loin que chez elle, de telle manière qu’il soit impossible aux voisines d’interpréter sa présence comme un besoin urgent et humiliant de liquidités.
Assise, recroquevillée, silencieuse, dans un fauteuil de jardin, la videuse d’un grenier que ne possède même pas sa maison récente, attend plus pauvre qu’elle pour se débarrasser de ses fripes ou des stigmates de sa fièvre acheteuse coupable. Au nom d’un principe qu’elle clame : « autant en faire profiter quelqu’un plutôt que de le jeter », elle quête quelques euros contre la disparition de ses emplettes inutiles. Parfois, d’ailleurs, elle espère la bonne affaire qui lui permettra de persuader ses amies de l’intérêt de sa démarche.
Les papis eux, moins nombreux mais plus accrocheurs sur les prix, présentent un patrimoine que leur vie » moderne » a rendu inutile. Lampes à pétrole privées de leur verre cheminée, outils rouillés, bibelots publicitaires glanés en collectionnant les bons de café ou de chicorée, assiettes que l’usage a rendu orphelines, livres qui n’intéressent plus personne, alors qu’ils furent en leur temps des best-sellers, fragments de décors inconciliables entre eux, s’étalent sur des tables plus structurées ? Ils exploitent, eux justement, le phénomène inverse touchant les plus jeunes : leur besoin de se construire un environnement artificiel, source de faux souvenirs. En bazardant leur passé récent, les quadragénaires reconstituent chez eux un contexte plus vieux, plus authentique, plus rassurant. Un peu comme si le retour dans un passé lointain, qu’ils n’ont pour la plupart que très brièvement approché, allait leur apporter la sérénité pour leur avenir. Cette pérennité par procuration atténue leur angoisse en les donnant à des racines qu’ils n’ont jamais eues.
Les vide-greniers, les déballages, mettent en évidence la vitesse avec laquelle les références au passé récent se perdent sous les coups de boutoir de la consommation exacerbée. Ils reflètent à la fois le sentiment profond que, pour les uns, c’est dans la nostalgie que l’on trouve le bonheur et que, pour les autres, seule la course à l’achat impulsif préserve du vieillissement.
Dans les deux cas, cette mode a de quoi inquiéter sur l’avenir ! Car lorsque l’on vide les greniers des mémoires on crée un vide des consciences.
Jean-Marie Darmian