Pablo Neruda, avait un amour platonique. Lui qui a partagé sa vie passionnément avec trois femmes a toujours tenté vainement de séduire la plus belle des partenaires, celle qui venait inlassablement briser ses humeurs sur les rochers noirs du rivage où il avait niché sa maison. Cette prétendante dont le voile bleu turquoise orné d’une dentelle blanche mouvante, l’attirait. Une véritable obsession. Aucun de ses mouvements ne devait lui échapper. Il voulait en sentir ses sautes d’humeur fracassantes comme les caresses de son souffle. Il souhaitait respirer ses parfums subtils ou prégnants. Il appréciait tous les cadeaux spontanés qu’elle lui apportait, les plus simples comme les plus sophistiqués. Le poète ne savait écrire que les yeux dans les yeux avec celle dont il ne s’approchait pourtant jamais. Une passion à distance. Réfugié derrière les hublots de son navire personnel il lui déclarait sa flamme vite éteinte par une peur panique de faire corps avec elle. Pas un instant, un objet, une action qui ne soient pas inspirés par cet attachement viscéral à la mer.
A Isla Negra, en surplomb du Pacifique comme à Valparaiso, au sommet d’un colline, Neruda cherchait à la séduire, à vivre intensément avec elle sans jamais conclure car il avait une peur panique de la rencontre. Il vivait dans des nids d’amour destinés à lui permettre de partager, de contempler, de jouir à chaque instant de cette compagne capricieuse mais tellement attachante.
Ses maisons ne furent donc que des refuges méticuleusement pensés pour cet amour immodéré. Des merveilles de goût, de patience, d’imagination, de tendresse et de finesse. Pour Neruda, il n’y avait manifestement aucun objet qui n’ait pas eu une âme. Et, ceux qui avaient eu le privilège de partager l’intimité de l’océan, constituaient pour lui d’inestimables trésors.
Ainsi les figures de proue, aux formes généreuses et à la peau lissée par les embruns, devaient assister à tous les moments clés de son quotidien. Observant les repas, trônant parmi dans le salon aux amis, épiant les faits et gestes dans les couloirs, ces splendides figures arrachées à des navires mythiques constituaient les  » filles-mer  » idéales. Elles portaient en gestation ses rêves, les nourrissaient de leurs seins dénudés et généreux, les accompagnaient de leur regard éternellement bienveillant. Pas un espace, pas un lieu qui ne tournent autour de sa passion. Au cours de tous ses séjours, loin de sa terre natale, le Prix Nobel, a accumulé des témoignages de savoir-faire d’autant plus exceptionnels qu’ils sont authentiques.
Pablo Neruda aimait la vérité donnée par la simplicité. Elle transparaît dans cette demeure d’Isla Negra où rien ne reflète une autre richesse que celle de l’esprit. Il n’y renoncera jamais. Elle accompagnera toutes les périodes agitées de sa vie. Engagé, militant, exigeant il a quitté sa demeure entourée de Pacifique pour disparaître quelques jours après l’arrivée des briseurs de doigts des guitaristes au pouvoir dans son pays. Il a abandonné son dialogue ininterrompu avec un océan d’humanité. Les tintements de la cloche saluant le passage des navires remontant ou venant de Valparaiso, sa coque de noix  » No subir  » n’ayant jamais servi à autre chose qu’à des apéros pour  » copains de bord  » et qu’à des voyages immobiles, ses dizaines de flacons vides pour des ivresses de mots sont figés dans le présent. Les symboles demeurent et résistent à toutes les dictatures injustes.
Cette maison du bonheur, ce havre de paix, ce lieu vivant ne parlant surtout pas du passé d’un homme mais de la pérennité de sa culture apportent au monde la force des poètes, celle dont on a besoin pour connaître des lendemains qui chantent.
Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux…
Neruda a raison : il n’y a que celles et ceux qui n’ont aucune passion qui sont condamnés à mourir de froid !