Les personnes les plus célèbres installés sur les grands marchés ont toujours été les poissonnières. Elles tenaient le haut du pavé par dit-on leur langage peu châtié et leur bagout inégalable pour attirer la clientèle. La plus célèbre de toutes restera Honorine, la mère de Fanny, installée sur le Vieux-Port. Son franc-parler, sa faconde et ses réparties participent du succès de la trilogie « pagnolesque ». Ces femmes symbolisaient la proximité et la simplicité sont entrées dans la galerie des commerçantes populaires et appartenaient à la galerie des gens du quotidien que l’on n’appelle que par leur prénom. Ce constat est valable dans tous les pays du monde. Les petits commerçants des rues restent des repères dans une société aseptisée car souvent ils apportent à des prix avantageux ce que le système du profit leur refuse. Le Maroc vient de s’en apercevoir comme ce fut le cas antérieurement en Tunisie. Tous les peuples ont besoin de « héros » ordinaires pour se réveiller surtout si ce dernier a été l’innocente victime d’un pouvoir indifférent au sort des petites gens.

Faute de mieux, Mohamed Bouazizi, 26 ans, était devenu marchand ambulant de fruits et légumes, cette activité constituant le seul revenu de la famille de sept enfants. Son rêve est de pouvoir s’acheter une camionnette pour ne plus avoir à pousser sa charrette. Ne possédant pas d’autorisation officielle, il subit une administration à laquelle il ne peut verser de pots-de-vin et qui, pendant sept ans, se sert dans sa caisse, lui applique des amendes ou lui confisque sa marchandise, voire sa balance. À sa sœur Leïla, il déclare : « Ici, le pauvre n’a pas le droit de vivre ». Le 17 décembre 2010, on lui confisque encore une fois son outil de travail (une charrette et une balance). Essayant de plaider sa cause et d’obtenir une autorisation et la restitution de son stock auprès de la municipalité et du gouvernorat provincial, il y est bousculé et se fait expulser des bureaux où il est venu se plaindre. Humilié publiquement, désespéré, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat… et débute ce qui restera dans l’Histoire comme le printemps arabe débute ! Comme avec Jan Palach l’avait fait avant lui, à Prague, pour protester contre l’indifférence de la population à l’invasion de son pays par les forces du pacte de Varsovie en août 1968 son geste avait réveillé des consciences. Les martyrs volontaires ou involontaires demeurent des ferments révolutionnaires irrésistibles.

La mort tragique d’un vendeur de poisson, broyé par une benne à ordures, a suscité une vague d’indignation au Maroc qui inquiète le régime en place. Mouhcine Fikri, âgé d’une trentaine d’années, est décédé à Al-Hoceima, dans le Rif, happé par une benne à ordures alors qu’il tentait apparemment de s’opposer à la saisie et à la destruction de sa marchandise par des agents de la ville. Des milliers de personnes ont participé aux funérailles du jeune homme, rendant hommage au « martyr Mouhcine » et marchant pendant plusieurs heures dans le calme du centre-ville d’Al-Hoceima jusqu’à la localité d’Imzouren, où la dépouille a été inhumée. Le soir même, une marée humaine a envahi le centre-ville d’Al-Hoceima. « Criminels, assassins », scandaient notamment les milliers de manifestants, « Arrêtez la hogra (l’arbitraire) », ou encore « Écoute makhzen (palais royal), on n’humilie pas le peuple du Rif ! ». Le rassemblement, au fort accent identitaire berbère et revendiquant l’héritage historique rebelle de la région…a vite débordé en revendication sociale puisque les écarts entre les strates se creusent toujours plus. Le poissonnier qui aurait commercialisé en pleine COP 22 de l’espadon dont la pêche est interdite a connu une mort atroce mais symbolique au plus au point, puisque provoquée par une benne de collecte des… déchets !

Dans le monde actuel il existe des systèmes sociaux dans lesquels certaines femmes et certains hommes ne sont considérés par les classes dominantes que comme des « déchets » devant se soumettre à des « recyclages » plus ou moins imposés. Certains sont eux-aussi « broyés » par le mépris que les tenants des pouvoirs en place ont à leur égard. La vie humaine n’a pas du tout le même prix selon les lieux… et celle qui a été enlevée à Mouhcine Fikri, ne comptait guère face aux règlements et aux contraintes. Elle n’aura que la valeur que lui donnera le peuple marocain.