“ Bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés ils deviennent des sujets » : cette phrase d’Alfred Sauvy est l’une des clés de l’avenir de nos sociétés. Il faut l’associer à l’envie que peuvent avoir les gens à chercher les informations leur offrant la possibilité réelle d’exercer leur libre arbitre. Comme dans beaucoup d’autres cas ce n’est qu’une question de volonté ! Alors face à ce renoncement ou cette indifférence certains gouvernements ne se privent pas de museler toutes les personnes susceptibles de transmettre à ces « citoyens » des éléments de réflexion ou d’appréciation. En plus du caractère approximatif, répétitif, uniformisé, partisan de certains médias il faut désormais ajouter la pire des censures, celles qui consiste à emprisonner les pourvoyeur(euse)s de la vraie liberté donnée par une information aussi complète que possible. Il y a en effet plus de journalistes en prison à travers le monde qu’en tout autre année depuis que le Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) a commencé en 1990 à garder des traces détaillées, la Turquie compte près d’un tiers du total mondial des journalistes emprisonnés dans le monde entier.

Au centre d’une répression en cours qui s’est accélérée après une tentative de coup d’État en juillet, la Turquie a emprisonné au moins 81 journalistes par rapport à leur travail, soit le nombre le plus élevé dans un pays. Les autorités turques ont accusé chacun de ces 81 journalistes – et des dizaines d’autres dont le CPJ n’a pas pu relier directement leur emprisonnement au travail journalistique – d’être engagés dans des activités antiétatiques. Ce n’est pas pour autant que nos démocraties ont vivement protesté car elles sont ficelées par la menace de libérer une vague de migrants jugée plus préoccupante que ces atteintes dramatiques aux droits démocratiques fondamentaux !

En Turquie, les autorités arrêtent, harcèlent et expulsent des journalistes, ferment ou reprennent les organes d’information avec un taux de violations de la liberté de la presse sans précédent. Le rythme des arrestations a explosé après une tentative avortée le 15 juillet 2016 d’évincer le Président Recep Tayyip Erdoğan dans un coup d’état militaire. A la suite de la tentative de renversement le gouvernement s’est accordé des pouvoirs d’urgence et dans une période de deux mois, a détenu, au moins brièvement, plus de 100 journalistes et fermé au moins 100 organes d’information. On se contente chez nous d’énumérer les statistiques mais aucune action concrète ! Il est vrai que beaucoup de dirigeants ont tout intérêt à fermer les yeux puisque leurs propres turpitudes les condamneraient à rejoindre le banc des accusés. Le total mondial de 259 journalistes emprisonnés le 1er décembre 2016, se compare à celui de… 199 derrière les barreaux dans le monde en 2015. Le record mondial précédent était de 232 journalistes en prison en 2012 !

Après la Turquie, les pires coupables en 2016 sont la Chine, qui a emprisonné la plupart des journalistes dans le monde au cours des deux années précédentes ; l’Égypte, où le total a légèrement augmenté à partir de 2015 ; l’Erythrée, où les journalistes ont longtemps disparu sans aucun processus légal dans le système de détention secret du pays ; et l’Ethiopie, où la répression des journalistes indépendants de longue date s’est approfondie ces derniers mois. Qui s’en préoccupe ? Le CPJ a identifié huit journalistes dans des prisons iraniennes, contre 19 il y a un an. Près de trois quarts des personnes incarcérées dans le monde entier sont accusées de crimes contre l’État. Depuis 2001, les gouvernements ont exploité les lois sur la sécurité nationale ou états d’urgence pour faire taire les journalistes critiques qui couvrent les questions sensibles, telles que les insurrections, l’opposition politique et les minorités ethniques.

Les cinq pires geôliers comptaient 68% des journalistes emprisonnés dans le monde ; environ 20 des journalistes en prison sont des indépendants. Le pourcentage a régulièrement diminué depuis 2011. Ce recensement carcéral ne tient compte uniquement que des journalistes qui sont sous la garde du gouvernement et n’inclus pas ceux qui ont disparu ou qui sont détenus par des groupes non étatiques que l’on estime qu’au moins 40 journalistes sont portés disparus ou ont été kidnappés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Un bilan très inquiétant car il faut y ajouter les difficultés que rencontrent d’autres avec leur rédaction ou parfois même le propriétaire de leur support médiatique. Il faut néanmoins convenir que les réseaux sociaux jouent un rôle capital dans cette situation car ils arrivent à briser le silence ou l’indifférence souvent imparfaitement mais au moins en donnant l’alerte ! Plus que jamais l’espace de la vraie liberté, celle de penser, d’agir, d’apprécier se restreint dans un monde pourtant réputé sur-informé !