S’il y a un mot du langage conventionnel social que j’exècre c’est bien celui de « centre » car pour moi il n’est nulle part où il illustre l’enfermement restreint et réducteur du cercle. Être au centre c’est se prendre pour « le » point de repère sur lequel s’alignent les autres ou pour le nombril du monde sans être capable d’expliquer comment on s’y retrouve ! C’est ainsi que je n’aime pas du tout les vocables institutionnels de « centre social », de  « centre culturel », de « centre nautique » ou de « centre sportif » car ils sont extrêmement réducteurs de la diversité de ce que recouvrent ces lieux. Pour moi il n’existe que des « espaces » dans lequel la liberté doit pouvoir s’exercer puisque pour exister il est indispensable d’avoir le choix entre de multiples opportunités. Et justement ce qui devient angoissant dans une société aseptisée, réductrice, approximative c’est de restreindre l’exercice de cette valeur républicaine fondamentale du partage à des « centres » politiques, sociaux ou même religieux ! On échange, on prend ses repères, on agit dans un « espace » alors que l’on ne peut que concentrer, rationaliser, diminuer dans un « centre ».

Hier soir la « Cabane à projets » centre socio-culturel du Créonnais que j’ai fort modestement soutenu dans son développement comme élu local, organisait son « réveillon solidaire » annuel ! Une illustration parfaite de cette volonté de proposer à des gens fort différents de se retrouver simplement pour partager leurs différences dans le respect mutuel. On se situe aux antipodes de cette propension ravageuse voulant que le salut ne soit que dans l’enfermement, le repli social, la chasse aux autres. Plus de 120 personnes de tous horizons, de tous niveaux sociaux, de tous les âges et probablement de toutes les convictions, se retrouvaient dans un « espace social » construit mais libre. En fait, tout au long de l’année la « Cabane à Projets » transforme les consommateurs de services en acteurs de services ou de projets et une fois par an elle leur propose de… partager !

Pas facile de faire monter sur scène dans le cadre d’un atelier d’échanges de savoirs des danseuses et des danseurs de Charleston étant d’abord passé par un défilé de mode des années 20 ! Pas facile d’être certain que chacune et chacun viendra avec « son » plat, ses « amuse-gueules », son « dessert », sa « bouteille » sans avoir la crainte du jugement de convives qu’il n’a pas choisis. Pas facile de mettre côte à côte le long des tables collectives de (rares) élus locaux, des militants associatifs, des gens ne se prenant que pour des gens, des salariés passionnés craignant sans cesse la disparition des supports financiers indispensables à leur action… Et chaque année le pari est gagné malgré des prédictions pessimistes sur la mobilisation collective.

La première des solidarités c’est justement celle d’accepter de partager le même espace sans se penser un seul instant au centre ! Que votre voisin de table soit sur votre gauche ou sur votre droite importe peu puisque vous prenez conscience que rien ne vous permet d’être le référent ! Qui n’a jamais rêvé d’un espace social parfaitement égalitaire où la couleur de peau, le statut, les convictions autres que celle du partage n’avaient aucune importance ? Or il existe pour peu que l’on ait la volonté d’accepter de le chercher !

Voir, entendre ces personnes reprendre en chœur «la chanson pour l’auvergnat » de Brassens qui devrait être la chanson la plus diffusée sur les ondes pour les messages de paix, de reconnaissance, de tolérance, de partage qu’elle recèle, fait monter les larmes aux yeux de celles et et ceux (dont je suis!) qui croient dans la fraternité ! Oui je sais c’est puéril et largement débile d’éprouver ce sentiment voulant que l’important reste de chanter ensemble sans souci pour la qualité des a voix! Vérifier qu’il est encore possible comme au temps de sa jeunesse, que « quatre bouts de bois » offerts deviennent « un feu de joie », que « quatre bouts de pain » se transforment en « grand festin » ou qu’un « simple sourire » devienne un « grand soleil » procure une belle flambée de bonheur! Le partage des idées, le partage du cœur, le partage de la raison, le partage des plats anonymes, le partage du rosé, le partage des chants, le partage des rires d’enfants, le partage de la danse, le partage de la parole, le partage de ce que l’on a pu apporter sans se soucier de la valeur : autant d’instants glanés au hasard des vies réunies justement l’espace d’un soir !

Les espaces sociaux de dialogue, d’échange, de silence comme de fêtes deviennent essentiels pour éviter que nous mourrions d’égoïsme et de froid devant les écrans narcissiques de nos certitudes. D’ailleurs dès que les fascistes, les tyrans, les dictateurs, les extrémistes de tous poils et de toutes religions arrivent au pouvoir ils n’ont de cesse que de fermer matériellement ou financièrement les lieux ouverts sur les autres pour créer des « centres » de mauvais augure ! Ce n’est pas pour rien que « concentration » est associé aux pires heures de l’intolérance ! Le processus s’accélère au nom de la gestion saine, de l’absence de profit, de la rareté des crédits…

En politique il y a les déclarations, des déclamations, les intentions, les prévisions, les prédications, les incantations mais rien ne vaut les réalisations. Et à un moment donné dans une vie publique il y a aussi, avec le temps qui passe, l’évaluation : le seul fait que d’avoir un tantinet contribué à un tel moment solidaire permet de se retourner sur son action avec une feu de joie, un festin chaleureux et un soleil timide dans l’esprit ! Et c’est inestimable car il faut désormais ne faire confiance qu’aux gens soucieux de partager le travail, les richesses, les ressources naturelles, la nature, la vie sous toutes ses formes !