J’attaque ma 69° nuit de Noël et aussi loin que je m’en souvienne je n’ai que rarement été satisfait des choix effectués pour moi par celui qui se prend pour le Messie des cadeaux. Dans le fond il est temps que je prenne mon destin en main et que je ne m’en remette pas aux autres. C’est décidé : cette nuit je vais m’occuper moi-même de mes affaires ! Je me suis adressé il y a quelques heures un SMS puisque La Poste ne peut plus transmettre une missive susceptible d’arriver avant le départ du traîneau et des rennes. Ainsi je suis certain d’être lu par le principal intéressé… et d’appliquer ainsi le principe voulant que l’on ne soit jamais mieux servi que par soi-même ! Encore faut-il que je sache ce que je veux !

Il a suffi que je me renvoie un message de confirmation de la réception de ma commande pour me rassurer sur la fiabilité de ma démarche. Rien ne me dit cependant que le stock permette encore de satisfaire une envie tardive. Il est vrai qu’elle ne manque pas d’originalité et donc il m’est permis d’espérer que peu de monde ait suivi un chemin identique. Plutôt que de confier à des magasiniers chargés de trouver les désirs des autres sans avoir les moyens de s’offrir les leurs, il devient indispensable d’assurer la quête de mon propre besoin. Pas facile du tout…car il s’agit pour moi de dénicher ce que personne a eu l’idée de m’offrir à Noël ! Et je ne sais pas ce que je veux vraiment !

Me précipiter dans mon propre magasin des curiosités, parcourir le bric-à-brac de mes passions, fouiller sur les étagères de mes espoirs : autant de travaux fastidieux qu’aucun bénéficiaire du boulot du Père Noël n’imagine puisqu’il ne l’accomplit jamais. J’ai toujours laissé les autres décider pour moi, commander pour moi, dénicher pour moi, inventer pour moi et finalement fabriquer ou acheter pour moi ! C’est une habitude très répandue à notre époque grâce aux sondages permettant de déterminer à l’insu du plein gré de celui qui en bénéficiera, le « bon » choix potentiel. Pour une fois, je vais maîtriser le processus me permettant de mettre sous le sapin, dans mes charentaises, le fruit de ma seule volonté. Un privilège qui me fera passer de l’autogestion à l’auto-satisfaction ! Le temps presse car la tradition veut que la distribution débute aux douze coups de minuit et si je manque le rendez-vous je briserai ce que les gens sans imagination appellent la magie de Noël.

Un nouveau SMS doit me prévenir que ma commande a été préparée. Il tarde à venir en raison de mon incapacité à concrétiser mon envie. Dans le fond j’aurais dû rester dans le droit fil des pratiques normalisées et m’arranger pour qu’une âme charitable ou généreuse fasse mon bonheur en me laissant accroire que c’était spontané. Là si j’échoue (et c’est bien parti pour ! ) je ne pourrai m’en prendre qu’à moi-même. Impossible d’attendre davantage. L’heure d’endosser l’habit rouge du vieil homme à la barbe blanche, perclus de rhumatismes, enrhumé jusqu’aux sinus, conducteur avisé d’un attelage de deux rennes, est venue. Le mien est virtuel mais il me va à merveille. Ayant piloté une « deux chevaux », étant porté depuis belle lurette vers le « rouge » ou au minimum vers le « rosé », habitué à jeter un froid dans les ambiances aseptisées et surtout passionné par le besoin d’aller vers les autres, je ne résiste pas à l’envie d’aller tester mes aptitudes à jouer au Père Noël. Une virée à blanc…

Quel bonheur de survoler ce monde morose, angoissé, survolté, recroquevillé sans respecter aucune des convenances. N’avez-vous jamais fait ce rêve étrange que Folon a maintes fois reproduit dans ses dessins : échapper à la pesanteur du quotidien pour parcourir le ciel ? Fermez les yeux un instant. Regardez moi ! Suivez moi ! Prenez votre envol ! Surtout ne regardez pas vers le sol car vous risqueriez de tomber ! Avouez que c’est pas mal, ce sentiment inoubliable de liberté ! Allez lâchez-vous ! Profitez en car ça ne dure qu’une nuit et que pour celles et ceux qui croient encore au père Noël ! Attention évitez certains endroits de la planète car il y a des fous barbares qui tirent sur tout ce qui bouge s’il ne représente pas leur vision du ciel. Restez près de chez vous, dans la proximité, dans ce qui fait le bonheur ! Le retour au sol arrive trop tôt! C’est inévitable. Quel plaisir d’avoir eu la possibilité de vivre au-dessus de ses moyens ! Quelle satisfaction de découvrir qu’on peut aller vers les autres sans autre ambition que la solidarité, la fraternité, le partage ! Quelle jubilation d’échapper à la terrible réalité du quotidien ! Quel privilège de pouvoir prendre de la hauteur !

Ça y est j’ai eu mon cadeau ! J’ai trouvé ! Il ne sera pas visible sous le sapin. Il est immatériel. Il est fragile. Il est hors du temps. Il ne souffre pas les dates. Je veux être l’espace d’une nuit Père Noël pour faire vivre les espoirs des autres. Pas les plus sophistiqués. Pas les plus concrets. Pas les plus compliqués. Pouvoir animer les rêves secrets de paix, de sérénité, de tolérance, de liberté, de fraternité qui dorment dans les têtes des enfants mais que les adultes s’efforcent d’étouffer pour les rendre aussi égoïstes qu’eux, aussi superficiels qu’eux, aussi consuméristes qu’eux. La nuit prochaine je me mets au boulot ! Et vous…