Dès la ligne d’arrivée franchie les coureurs, pour les plus médiatiquement « rentables », filent vers les caméras et les micros qui se tendent avec avidité vers eux. Ils n’ont même pas le temps de récupérer ou de savourer de leurs efforts qu’ils doivent justifier une défaillance ou un exploit. C’est une véritable obligation professionnelle. Le boulot terminé, la place faite aux plaisirs de la vie n’est, pour eux, que très mince voire insignifiante. Une bière ou une coupe de champagne appartiennent aux soirées exceptionnelles des « forçats de la route . Un comportement exemplaire qui n’a pas toujours existé même si on oublie les périodes obscures du dopage puisque dans l’histoire du Tour on trouve la formidable aventure de Abdel-Kader Zaaf  accusé à tort, lors d’une étape caniculaire entre Perpignan et Nîmes, d’avoir abusé de la dive bouteille ce qui lui fit reprendre le parcours dans le mauvais sens après un séjour dans le fossé en bordure d’une vigne. Ce coureur d’origine algérienne devint alors le héros du pinard du pays de cette langue d’Oc qu’il ne parlait pas. En effet sa défaillance essentiellement due à une absorption non-maîtrisée de pilules magiques fut attribuée à une gourde providentielle tendue par un viticulteur charitable !  Zaaf entra dans la « légende des cycles » à l’insu de son plein gré quand d’autres auteurs d’exploits beaucoup plus retentissants n’en approchèrent jamais ! Il est vrai que sur tous les Tours de France il y avait alors d’éminents journalistes susceptibles d’apprécier ce que pouvait représenter un tel geste à la gloire du vin rouge. Il s’agissait même pour eux, d’un sacrifice exceptionnel au dieu Picrate car il ne consommaient, pour leur part que du Bourgogne ou du Bordeaux lors de veillées consacrées à commenter les parcours sinueux des « maîtres des cols » ou ceux plus rectilignes des « avaleurs de bornes ». Quand Abdel-Kader ayant choqué la smala des bien-pensants pour s’être simplement aspergé le visage et la nuque avec le « rouge » de la honte, fut excommunié, eux glorifiaient chaque soir les offrandes des viticulteurs en des « mess » hospitaliers où ils ne faisaient pas priés pour dispenser des paroles d’évangile.

Dans cette magnifique caste des « leveurs de coude » on trouvait au début des années 60 le pape du journalisme sportif que tout le monde a rêvé de « singer » un jour et pas seulement en hiver : Antoine Blondin ! Sans jamais avoir été aussi loin qu’Emile Besson qui avait bu « son encrier » pour mieux « pisser de la copie » il distillait de splendides chroniques quotidiennes dans un état d’ébriété permanent. Il avait son cénacle, sa tribu, son cercle de compagnons d’échappées nocturnes vers l’ivresse des profondeurs du verre vide. Jean Cormier et Roger Bastide ne se contentaient pas de boire ses paroles. Ils partageaient solidairement le principe voulant que « si quelque chose devait leur manquer, ce ne serait plus le vin, ce serait l’ivresse ! « . Ils se grisaient de leurs saillies, de leur trouvailles, de leurs formules… attirant les jeunes journalistes avides de côtoyer ces monstres sacrés de l’écriture. Chaque cuite devint légendaire ! 

Chaque année à Sud-Ouest un rituel faisait qu’il fallait attendre qui, le chef du service des sports en accord avec la rédaction en chef, désignerait pour accompagner le chef de rubrique sur les détours en France de ce peloton gavé à la graine de gloire. Il y avait beaucoup de prétendants mais un seul élu. C’était lui qui devait faire ces papiers en marge de l’épreuve était soumis à la férule de Robert Dutein dont les habitudes sur le Tour ne devaient pas être perturbées d’un iota ! Aussi le jour de 1979 où il apprit qu’il devrait s’accommoder du jeune talentueux mais imprévisible Christian Grené il se crut obligé de mettre les points sur les i ! Il savait en effet que son compère avait une admiration active pour Antoine Blondin et qu’il pratiquait avec assiduité des entraînements de « leveur de coude ».

« Je te préviens si un seul soir tu déconnes je te renvoie illico à Bordeaux ! » expliqua avec un vocabulaire à la Berrurier, impossible à relater ici, l’ineffable Monsieur Robert. « Le matin tu es à l’heure. Je me fous de ce que tu vas faire de tes nuits mais je ne tolérerai pas le moindre retard ! » L’avertissement avait valeur de sentence annoncée. Christian tint bon durant les 1es premières étapes avant la seconde nuit passée, en 1979, sur le site de l’Alpe-d’Huez. Bernard Hinault s’était installé en tête du Tour 48 heures auparavant et donc le Tour perdait de son intérêt. on pouvait se lâcher !

Ce soir-là l’inconditionnel de Blondin décida donc d’aller rejoindre le groupe des « vétérans » installés eux-aussi dans la station alpine. Une escapade qui, bien évidemment, se termina de fort bonne heure après un véritable examen de passage pour le nouveau venu dont la résistance vola en éclats. De retour à son hôtel situé à flanc de montagne l’infortuné Christian Grené eut la surprise de constater que la porte principale de son lieu d’hébergement avait été prudemment fermée à clé. Un moment de panique… Comment regagner une chambre dans laquelle il ne lui restait que quelques heures à passer pour tenir son engagement face à son cerbère couché depuis belle lurette ? En tentant d’ouvrir toutes les portes situées sur la terrasse située à l’arrière de l’auberge, il finit pas en dénicher une qui était ouverte. Il entra à tâtons dans une totale obscurité pour enfin trouver une autre issue vers le cœur de l’établissement. Un périple d’autant plus difficile qu’il ne fallait absolument pas allumer une lumière. En suivant les murs avec ses mains il finit par retrouver l’étage où il logeait depuis 3 jours. Il entra dans ce qu’il pensa être sa chambre, alluma et réveilla, terrible méprise… Robert Dutein. Une bordure d’injures complétée par une injonction à ne pas manquer le rendez-vous matinal accompagna le repli précipité de l’intrus ! Il s’était trompé de coté dans le couloir ! 

Le lendemain, malgré les séquelles du match de la veille au soir, Christian fut à l’heure. Encore dans le brouillard ayant succédé à l’euphorie de la rencontre avec le trio des princes de la plume il avait bouclé dans les temps sa valise. Les cloches des troupeau montagnard était dans sa tête mais dès qu’il eut franchi la porte de sa chambre il perçut néanmoins de violents éclats de voix venant de la réception…

« Mais Madame si je vous dis que ce n’est pas moi, c’est que ce n’est pas moi… clamait Robert Dutein d’une voix courroucée. Je n’y suis pour rien 

-Enfin Monsieur les traces conduisent à votre chambre… Regardez sur le mur ces traces noires… Elles vont où vous êtiez..

-Je vois bien mais vous m’agacez. Je ne sais pas comment elles sont venues. je ne sais pas comment elles sont arrivées là !

-Peut-être mais en tous cas elles sont même sur votre porte…

-Ecoutez je vous répète que ce n’est pas moi ! « 

La conversation animée dura encore quelques temps entre l’hôtelier et celui qui voulait régler  la note pour filer au plus vite vers Saint-Priest à 250 kilomètres de là, terme de l’étape du jour ! Christian Grené traversa aussi légèrement que possible le hall, feintent sans problème un petit-déjeuner qui aurait été difficile d’avaler, pour aller vire s’installer sur la banquette arrière de la voiture Sud-Ouest. Monsieur Robert y arriva furibard sans jeter le moindre coup d’œil à son collègue recroquevillé et muet. Il vitupérait contre les accusations de son hôte : « Comment veux-tu que j’ai fait des traces sur les murs alors que j’ai été au lit à 21 h 30 et que je n’ai pas quitté ma chambre ! Ce con là m’a énervé… avec ses histoires ! Je ne suis pas prêt d’y revenir ! ».

Tout à coup Christian eut une illumination : la porte de cette pièce noire et poussiéreuse qu’il avait ouverte et qui lui avait permis de rejoindre sa chambre était celle… de la soute à charbon. Il regarda ses mains et… ne desserra pas les dents de la matinée persuadé que tôt ou tard son collègue allait se souvenir du réveil en fanfare. Il n’en parla jamais. « Monsieur Roro » avait le sommeil profond.

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