Autour du Tour de France il y a toujours eu des paris plus ou moins officiels sur les vainqueurs d’étapes ou mieux les occupants du podium. Cette pratique permettait aux « éminents » spécialistes du sport cycliste d’éclabousser les autres de leur science. Aussi longtemps que je me souvienne j’ai toujours entendu tout un chacun avoir son favori qu’il fut du cœur ou de la raison. On s’est déchiré entre amis ou dans les familles du temps de la rivalité Anquetil-Poulidor. On a récusé les victoires trop écrasantes d’un Merkx vite surnommé le cannibale et qui on tué les supputations sur l’issue de la course. La France s’est enthousiasmée pour Bernard Hinault qui avait redonné une fierté aux âmes conquérantes qui sommeillent dans les cœurs des Français. Qui se souvient de la victoire totalement imprévisible de Roger Walkowiak il y a 61 ans ? Impossible de prévoir son succès après un Tour à rebondissements incessants, marqué par des échappées monumentales finissant par profiter au mécanicien sur vélos devenu professionnel dans une formation régionale avant de retourner à l’usine comme tourneur une fois sa carrière chaotique terminée ! Disparu il y a seulement quelques mois il restera le coureur ayant fait la fortune des bookmakers mais pas forcément la sienne.

Dans mon village sadiracais l’épicier de Lorient organisait un pari doté de nombreux lots « réputés de valeur » comme des biscuits secs, du mousseux, un jambon ou des boites de conserves. Le principe en était simple : il suffisait de tirer au sort le dossard d’un coureur et suivre ses performances. Mon père, admirateur inconditionnel de Poulidor quand je l’étais d’Anquetil, avait déniché à mon grand désespoir, en plongeant sa main robuste dans le bocal vidé de ses bonbons où se trouvaient des minuscule papiers roulés, le dossard de Manuel Busto. Il était devenu fier de cette attribution du hasard quand je lui appris que cet ancien mineur Aveyronnais était considéré comme un espoir du cyclisme français… Chaque jour devant le poste monumental de radio qu’il avait acheté d’occasion j’étais chargé de surveiller les performances de « son » coureur ! Réputé pour ses échappées au long cours, sa pugnacité, son courage et doté du surnom de « flingueur » il termina, cette année là, à une très honorable 31° place qui ne nous valut cependant aucune amélioration de notre quotidien ! Mais je lui dois une passion durable pour le Tour de France…Mon père fut très fier de lui quand après ses longues journées de travail je lui contais les exploits de Manuel Busto qui avaient agacé Coppi ou Anquetil.

Je retrouvais ces paris au service des sports. L’organisateur attitré en était André Noguès extraordinaire boute-en-train et surtout terrible « joueur » de mots qui lui aurait permis d’être académicien cher Vermot ! Il lançait des défis surtout à l’égard de l’inénarrable Robert Dutein qui se refusait invariablement à parier mais qui finissait, au nom de sa science de la course, par livrer un pronostic immédiatement noté par son collègue. Bien qu’il fut expérimenté et chef attitré de la rubrique « Monsieur Robert » n’avait rien de Nostradamus ou de la Pythie. Bien au contraire : personne n’a en mémoire une prédiction réalisée ! Inutile de préciser qu’André Noguès s’empressait de publier les résultats ce qui conduisit tous le service à le relancer sans cesse pour que dans ses articles de présentation il ose donner des favoris. Il tentait de rattraper ses erreurs récurrentes en allongeant la liste des susceptibles de gagner… au point qu’André Nogués ne cessait de lui rappeler que pour être certain d’avoir un gagnant il lui suffisait de publier « en fin de son papier la liste des partants ! » ce qui déclenchait inexorablement une bordée d’injures à faire pâlir de jalousie le Capitaine Haddock et Bérurier réunis. Il eut dans toute sa longue carrière un seul moment de gloire de parieur !

Sur le Tour chaque matin Addidas organisait alors un concours de pronostics pour les journalistes accrédités. Loin de la pression de ses collègues harceleurs Robert Dutein s’y prêtait au village départ avec le plaisir de la liberté retrouvée. Il dénicha en 1984 sur une étape un vainqueur imprévu ce qui lui permit de nous annoncer triomphalement le soir qu’il avait enfin gagné une paire de… chaussures des football dont il n’avait que faire compte-tenu de son âge et de son aversion pour ce sport. Il avisa donc officiellement le chargé de communication d’Addidas qu’il souhaitait une pointure 39 pour son petit fils ! Pas de problème « on ferait le nécessaire »! Ayant une aversion idéologique féroce à l’égard de toutes celles et tous ceux qui portaient un titre ou un nom reflétant quelque quartier de noblesse il était assez facile de le mettre en colère à partir de ces repères. Il reçut donc, à son retour du Tour, un courrier signé « Pacôme de Galliffet » responsable des relations publiques de la marque de sports lui proposant de se procurer gratuitement son lot pointure 42 au magasin bordelais de la rue de Grassi, Gallice et Swiatek ce qui eut l’heur de le mettre dans un rage folle. Il décrocha son téléphone pour régler ses comptes au très noble Pacôme de Galliffet et tomba sur une secrétaire se confondant en excuses devant le déluge qui s’abattit dans son oreille pourtant bienveillante.

La seule prédiction exacte de Monsieur Robert sur le Tour vira au cauchemar quand il reçut une nouvelle missive signée de la même personne lui indiquant que l’erreur était réparée et qu’il pouvait aller récupérer des chaussures pointure… 43 ! En fait nous avions réalisé par collage un faux grossier que sa naïveté légendaire l’avait empêché de détecter. Il fulminait, éructait, hurlait… et il fallut l’empêcher en lui promettant d’arranger directement avec le magasin de repartir à l’assaut du service communication d’Addidas. On lui avait volé sa seule victoire de parieur ou tout au moins on lui avait singulièrement gâchée ! Il ne le sut jamais…

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