Le rêve : pouvoir vivre de l’intérieur, durant une journée, l’ambiance particulière d’un Tour de France. Je le caressais depuis longtemps mais sans jamais avoir pu me procurer la fameuse accréditation autorisant un journaliste à participer à ce grand cirque médiatique itinérant qu’est la grande boucle. Les vacances prises en juillet en raison de la reprise du football début août contrariaient également la réalisation de ce qui piquait fortement ma curiosité.  Entrer dans la caravane, jamais confrontée au désert compte-tenu de la popularité de la plus grande épreuve et donc du nombre de demandes ponctuelles, relève de la prouesse. Il a fallu d’ailleurs toutes les accointances de Jean-François Mezergues en cette année 1995 pour que j’obtienne un sésame d’un jour lors de la journée de repos du 17 juillet à Saint-Girons.

Le chef du service des sports accompagne Hervé Mathurin, l’envoyé spécial bien rodé sur la Grande Boucle qu’il affectionne particulièrement. Il appartient à la confrérie historique des noctambules leveurs de coude pas seulement pour sa propension à en partager les libations mais surtout parce qu’il est leur égal dans le talent journalistique. « Jeff » pour ses nombreux potes ou « Mézergues » pour ses rares détracteurs transforme en écriture d’or les moindres parcelles de plomb qu’il trouve inévitablement dans ses reportages. Il excelle dans tous les secteurs de l’actualité ayant gagné la reconnaissance de tous ses pairs par son impitoyable parler-vrai et la qualité de son écriture.

Je suis comme un gamin devant lui, fasciné par ses récits de grands reporters ou par sa facilité de dicter sans aucune (ou très peu) notes un papier qui m’émerveillera le lendemain. Un conseil ou une critique de Jeff permettent de progresser dans le contenu, d’améliorer son angle d’attaque et donc de mériter sa confiance qui, lorsqu’elle est accordée, ne manquera plus jamais même dans les mauvais moments. Par contre sa franchise pouvait faire des dégâts parmi les gens installés. Il adorait lancer des jeunes pour tester leurs ambitions, leurs qualités et détecter leurs défauts en les expédiant sur des événements habituellement réservés aux « seigneurs du service » ». Travailler à ses cotés constituait un privilège. Lorsqu’en fin de matinée je le retrouvais à Saint-Girons j’étais comme un gamin un jour de rentrée des classes ! Il est en colère. Ses collègues de l’Equipe lui apprennent devant moi que l’un des envoyés spéciaux de Sud-Ouest a eu la géniale idée de mettre dans les hôtels ses notes de bar plantureuses sur les numéro des chambres des journalistes de l’Equipe. Il fulmine ! Il rage ! Ils e sent trahi ! Il réglera ses comptes au passage à Bordeaux dans 3 jours ! Son sourire d’accueil est plutôt discret.

Sa nuit avait été courte. Les yeux mi-clos tentaient de filtrer la lumière éblouissante d’un lendemain de cénacle. Jeff apparaissait toujours nimbé d’une fumée de cigarette l’accompagnant du lever au coucher. Bien évidemment la première étape avant d’aller au village du tour fut celle d’un comptoir de café pour le premier petit noir de réglage. Il m’apprend que nous irions à la conférence de presse donnée par Miguel Indurain dans son hôtel en fin d’après-midi. « il ne dit jamais rien d’intéressant me confie Jeff. Je ne pense pas qu’il en soit autrement aujourd’hui. Enfin on va y aller mais… je n’y crois pas ! »

Sur la route de son cinquième succès le Navarrais n’a en effet pas grand chose à déclarer. Il lui reste 5 étapes dont 2 pyrénéennes et une contre la montre autour du lac de Valsivière ce qui ne peut remettre en cause sa domination. Marco Pantani le débutant déjà survolté dans l’Alpe-d’Huez et vers Guzet-Neige compte deux étapes à son palmarès ainsi que le maillot blanc et il se contentera de cette entrée tonitruante dans le Tour. Jalabert est assuré de terminer en vert. Tous les autres sont loin au général alors que Zulle et Rijss patinent dans son sillage. Jeff ne se fait guère d’illusions sur les maigres propos habituels que traduira en français celui avec lequel il a sympathisé le landais Francis Lafargue, devenu au fil des ans le conseiller puis le confident d’un champion souvent soigné pour des crises d’asthme ! Ce n’est pas aujourd’hui que les rumeurs circulant sur son cas seront levées. En plus il n’aime vraiment pas l’exercice de la conférence de presse !

A 16 heures nous nous présentons dans une petite rue de Saint-Girons où se trouve l’hôtel des Banesto. Elle est envahie par la foule des fans espagnols surchauffés qui tentent d’investir le hall. Les plus audacieux finissent par arriver dans la salle de restaurant où se trouve encore Miguel Indurain. On les chasse. Jeff regarde ce déferlement de passion ibérique sans mot dire. Il emmagasine les images qu’il transcrira dans son coup de fil à Mademoiselle Saint-Raymond la sténo de presse avec laquelle il forme un vieux duo professionnel complice ! Il se tuyaute auprès de Lafargue sur le programme de la journée d’Indurain (« Ce matin, il a roulé trois heures et demie, tranquille. Il a monté un col, le Portet d’Aspet, histoire de transpirer et de monter un peu de braquet de montagne. Rien d’autre ! Miguel est serein ! » Jeff sourit… Rien ! Toujours rien qui puisse justifie un papier tonitruant.

Le porteur du maillot jaune s’assoit non loin de la piscine, à l’ombre des parasols et des bambous. Une centaine de journalistes l’attend. C’est la foire ! Les questions fusent sur la tactique, la forme de ses rivaux, sur sa santé, sur son espoir de l’emporter à Cauterets le lendemain (1), son prochain Tour…Rien ! Du « Guy Roux » dans le texte et de la langue de bois espagnole. Du temps perdu… et la chaleur qui incite plus à la sieste qu’au débat. Le rendez-vous tire à sa fin. Jeff n’a pas noté une seul réponse. Je n’en reviens pas quand tous les autres noircissent du papier à tour de poignet et que les micros enregistrent en continu… Indurain ne veut pas formellement avouer qu’il a course gagnée et il ne compte pas le faire ! « Messieurs plus de questions ?…lance Francis Lafargue en espagnol et en français. Etchevari s’impatiente.

Jeff Mézergues qui n’a pas ouverte la bouche lève la main, son visage buriné est éclairé par un sourire amusé : « Si je résume tout ce que vous avez dit il n’y a que le chat noir qui puisse vous empêcher de gagner ? » La centaine de ses collègues présents s’amuse de cette question saugrenue. Et pourtant ! Elle contourne des heures de parlotte factice. Lafargue traduit. Miguel Indurain sourit. Il a pigé : « J’espère que le fameux chat noir attendra au moins une semaine avant de traverser la route. » avoue-t-il dans un éclat de rire ! Une manière d’avouer qu’il n’avait plus aucune crainte sur sa victoire… La conférence de presse était terminée grâce à une seule question. Tous les journalistes ne retinrent d’ailleurs que cette réponse du Maillot jaune et de nombreux journaux en firent leur titre ! Ils oublieront tous de citer l’auteur de la question ! Jeff s’en fout et me convie à aller boire une énième bière. Dans sa tête il a son papier et moi je m’avoue bien incapable de pondre la moindre ligne. Il a oublié sa désillusion du matin. Il est content comme un gosse qui a jeté un pétard dans les pattes des gens bourrés de certitudes !

(1) le lendemain malheureusement le chat noir travers la route de Casartelli qui laissa la vie dans la descente du col du Portet d’Aspet. Virenque gagna l’étape 

Photo Sud Ouest en bandeau de Jeff ! 

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