Qu’il ait été « pharaonique », « royal », « siamois », « de gouttière », « aristo » ou de « salon » le chat a occupé, depuis des siècles, une place de choix dans la société et forcément le sien est le plus beau. On dit même que, souvent derrière ses yeux mi-clos, il observe cet étrange animal qu’est l’homme pour se persuader qu’il lui est infiniment supérieur. Même si dans son ouvrage « Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis » l’écrivain chilien Luis Sepúlveda rappelle que « personne ne peut être le maître d’une autre personne ou d’un autre animal » il faut bien convenir que, dans l’adaptation qu’en a minutieusement réalisée Nadine Perez (1) il est difficile de ne pas percevoir que le héros n’est autre que Mix.

Ambivalent par la noirceur et la blancheur de son pelage Mix avoue que, s’il est le « chat de Max »… « Max est l’humain de Mix ». Tous deux vivent en parfaite harmonie avec une dépendance de l’un à l’égard de l’autre parfaitement équilibrée. Le respect mutuel repose sur l’égalité et une forme de fraternité positive leur permettant de garantir leur liberté spécifique. Leur « amitié » d’enfance a, il est vrai, débuté à la cime d’un marronnier où tous deux ont tiré une leçon voulant qu’il n’est pas prudent de « monter sur les plus hautes branches sans avoir appris à descendre des plus basses ». Une complicité qui ne se démentira jamais sans que vraiment on sache qui en tenait la clé.

Jonglant ou reliant par le récit un écran blanc pour projeter des silhouettes noires et un tamis à lumière pour ombres animées, Nadine Perez réussit en permanence à donner vie à un texte au second degré où tout n’est que prétexte à la délivrance de messages subtils. Elle a inventé un brillant « micmac » de techniques de scène pour que Max et Mix existent. Elle s’y promène à la manière d’un personnage de la comedia del arte ayant comme castelet une malle magique d’où elle tire des symboles allant du « profil grec » au bouquet de reine en passant par une chaussure esseulée. La force de Nadine Perez consiste à ne jamais raconter mais à entraîner le spectateur dans un récit en trois « actes » peuplé de personnages auxquels elle donne de la chair et des os par des astuces simples ! Elle fait naître un trio reflet de poncifs sociaux qui volent en éclat grâce à l’amitié partagée

Dans le premier temps Mix et Max partagent leurs vies respectives de félidé et d’humain avec soucis et bonheurs. « Il est libre Mix » avoue Max en clin d’œil musical illustrant des escapades sur les toits qui prennent fin le jour où le vétérinaire lui annonce que son alter-ego chat est devenu aveugle. Ce terrible diagnostic va renforcer une complicité déjà forte. Le handicap deviendra un atout quand apparaîtront les « souris mexicaines » sortes de migrants affamées, déclassées, anonymes, bêtes noires de l’immeuble qu’elles squattent. Le voisin a la gueule de « Trump » et quoi de mieux qu’un chat pour les exterminer. Mix, l’ennemi pressenti se transforme en protecteur et va refuser de détruire la souris mexicaine allant même jusqu’à… caler sur ses principes, en livrant les flocons d’avoine au chocolat de Max à celle qu’il a baptisée Mex ! Une nouvelle amitié naîtra puisque la migrante deviendra les yeux providentiels de celui qui normalement aurait dû la chasser, la tuer si l’on se fie aux conventions débiles entre les « classes » sociales. Ils finiront même, grâce leur confiance l’un dans l’autre, par franchir les frontières du possible donnant une leçon de tolérance et de volonté aux diviseurs des peuples. La liberté de Mix n’existe que par le soutien de Mex et la tolérance de Max!

Avec humour, tendresse, gravité ou légèreté Nadine Perez a conduit à une rythme soutenu une salle « intergénérationnelle » vers l’universalité de l’amitié, de la solidarité dans la difficulté, de la complémentarité bénéfique des différences. Elle a encore une fois, après ses adaptations atypiques du « vieux qui lisait des romans d’amour », de « l’histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler » et de « l’ombre que nous avons été », témoigné de son amour profond à un écrivain chilien en mettant en scène subtilement une œuvre d’une brûlante actualité. L’artiste mérignacaise minutieuse (le passage du chat d’un écran à l’autre lors de son saut libérateur en témoigne) et passionnée a construit un spectacle-puzzle parfaitement coordonné pour illustrer que l’amitié se construit jamais sur l’uniformité mais dans la diversité. Elle démontre une fois encore la palette de son talent de comédienne mais aussi de metteuse en scène des mots en maniant avec dextérité les marionnettes, en assumant tous tous les rôles, en passant de l’ombre à la lumière.

Elle n’a jamais oublié les combats sous-jascents de Sepùlveda. « El pueblo unido jamás será vencido » le vers de la chanson du groupe Quilapayún résume à merveille la philosophie de cet étrange trio face aux aléas de la vie ou aux préjugés sociaux envahissant plus que jamais les esprits. Nadine Perez fait émerger le sens profond d’une « fable » dont les morales pourraient être : « l’appel de l’air est plus fort que la peur de tomber » et être « aveuglé par la haine de l’autre quel qu’i soit transforme en impasse stérilele sentier conduisant à l’amitié et à la solidarité ».  Pas inutile !

(1) Pièce présentée à Saint Macaire en clôture de l’édition 2017 des Nuits atypiques par la troupe du Burloco Théâtre. Contact : Nadine Pérez  55, avenue de Lattre de Tassigny 33700-Mérignac 05 57 78 33 25 www.burloco.fr

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