Hier matin, dans ma boite aux lettres, un bouquin mémoire déposé par un octogénaire soucieux de transmettre à une société terriblement oublieuse les étapes de son parcours personnel. Il y a quelques jours j’ai reçu un manuscrit d’un autre ami, ancien instituteur et lui, toujours, maire de son village natal, qui narre une bonne part des mutations sociales connues en plus de sept décennies ininterrompues de partage. Ces ouvrages ne retiendront certainement pas l’attention des critiques ou des grands éditeurs. D’ailleurs ils se sont offerts tous deux le plaisir de mener de manière autonome, leur projet car ils avaient en eux une sorte de force qui les poussait à communiquer par l’écriture le déroulé de leur vie respective. Il semble qu’ils soient des milliers en France à éprouver cette envie de se mettre à écrire leurs souvenirs. Désormais le filon est exploité par des « maisons » spécialisées qui proposent la mise en forme de manuscrits souvent transcrits durant des semaines sur des cahiers d’écolier.
Il n’y a souvent rien d’extraordinaire dans ces récits et c’est justement ce qui fait tout leur intérêt. Ils déposent pour les générations futures (ou actuelles) un témoignage qui leur survivra et pour cela ils font confiance, car c’est ancré en eux, au livre. Ce livre devenant le leur quand la plupart d’entre eux ne l’a que peu rencontré dans son enfance ou sa jeunesse et qui ne les pas toujours été attirés. En fait ils couronnent une vie par un ouvrage qu’ils n’auraient jamais pensé pouvoir écrire tant cet acte scolaire leur était difficile ou même haïssable !
J’ai dévoré le bouquin autobiographique de Gilbert Gady qu’il a intitulé sobrement mais magnifiquement « Merci la vie ! » avec en sous-titre « 1937-2017 » car il illustre à merveille tout l’intérêt de cette littérature. Elle permet d’avoir pleinement conscience du sens véritable de formules galvaudées en cette période d’exagérations dénuées de toute sincérité. Il nous embarque dans un extraordinaire ascenseur social partant du sous-sol du peuple pour traverser toutes les turbulences de l’histoire et finir au dernier étage de la réussite dans ce monde de la consommation stéréotypée. Gilbert dont les parents habitèrent mon village natal prend le temps à chaque étape de sa vie de nous plonger dans une réalité bien différente de celle des romans qualifiés d’historique. Une saga de la construction simple mais tellement rude d’un homme…
La gloire fut celle de sa… mère, enfant de nulle part, qui devint une héroïne anonyme en permettant à des dizaines de fugitifs de passer un zone libre alors que les troupes allemandes étaient installées à une cinquantaine de mètres de la cave où ils étaient dissimulés. Jamais son père n’eut de… château malgré son acharnement au travail pour le compte des autres mais il parvint toujours à nourrir sa famille, à vivre fièrement du fruit de son travail. Avec tendresse, amour, reconnaissance, nostalgie, regret il dresse le portrait d’une France d’avant-guerre qui souffre mais qui espère, qui est humiliée mais qui donne la leçon par son courage et son abnégation, qui se retrouve plongée dans la guerre quand elle n’aspire qu’à survivre dans la paix. Les anecdotes, les histoires, les joies, les peines, la vie rurale sous tous ses aspects… appartiennent tous à l’Histoire car ils en sont les grains de sable sans lesquels elle ne se serait jamais bâtie. Cette traversée de la guerre 39-45 comme celle qui viendra plus tard en Algérie où Gilbert servira dans un régiment de parachutistes en première ligne n’entreront pas dans les épopées pouvant déboucher sur une superproduction cinématographique. Elles imprègnent pourtant fortement une vie volée selon le principe de Valéry voulant que « la guerre, c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas ».
L’école avec un premier instituteur odieux lui faisant haïr l’apprentissage du savoir… et enfin un second (que j’ai connu) pionnier de la pédagogie Freinet qui va lui redonner le goût d’apprendre, l’envie d’exister, le pouvoir de créer et le conduira à ce fameux certificat d’études symbole de la réussite des enfants du vrai peuple ! Il arrivera à un étage plus élevé que celui des ses parents qui pourtant n’avaient pu faute de moyens lui donner une chance de poursuivre au collège. Rien a espérer si ce n’est des boulots épuisants dès 14 ans sur les chantiers du BTP… jusqu’au jour où grâce au football il entrera dans les PTT pour en gravir tous les échelons par les concours internes et une effarante mobilité !
Ce bouquin est en fait d’une brûlante actualité car dans le fond rien n’a changé entre 1937 et 2017. L’exploitation par les nantis des plus faibles, la résistance courageuse aux idéaux les plus abjects, le rôle de l’éducation nationale ne tenant qu’à la valeur de ses enseignants, l’accès difficile au monde du travail, les guerres qui pourrissent la jeunesse, le combat de la promotion sociale dans les entreprises : on retrouve bien des sujets encore non réglés! En écrivant « Merci la vie » Gilbert Gady a réussi, comme bien des auteurs dévorés par l’envie de transmettre, à me persuader de la vanité d’un monde politique prétendant avoir conduit le pays vers le progrès alors qu’il donne souvent simplement un autre visage aux rapports sociaux qui n’ont pas évolué. Avec ses mots, il pointe des maux perpétuels. Son bouquin en vaut tellement d’autres plus savants, plus abstraits, plus prétentieux, plus « flamboyant ». La simplicité, la sincérité, la diversité donnent à son livre l’essentiel de ses mérites. Et c’est inestimable !

(1) Merci la vie édité à compte d’auteur par Gilbert Gady. Contacts : gilbgady@modulonet.fr 05 56 97 61 21 ou 06 08 06 27 74