Les réactions après les terribles récidives d’attentat ayant endeuillé le monde entier mais particulièrement l’Espagne n’offrent pas toutes le même intérêt que pourrait lui donner un silence sincère et respectueux. Encore une fois des dizaines et des dizaines de spécialistes viennent expliciter devant les caméras ou les micros les causes de cette terreur de masse en Catalogne. Nombreux sont celles (rares) et ceux qui pérorent sur les origines de ces terroristes sans vraiment connaître les réalités du terrain. La chute d’EI en Syrie et en Irak est commentée et le retour des djihadistes sur le continent européen souvent évoqué comme le véritable danger menaçant les pays de l’UE les plus engagés dans le combat au Moyen-Orient. Est également cité le financement de ces activités criminelles reposant à la fois sur des régimes complices, la vente illicite mais acceptée par certaines entreprises de matières premières volées mais aussi de racket ou de trafics en tous genres.
Mon ami Touareg Hama Ag Sid’Ahmed qui fut président de la région autonome de Kidal (1) ne cesse de proposer une analyse, preuves à l’appui, des raisons qui permettent à ces fanatiques de trouver les moyens pour concevoir ou soutenir ces terribles actions destinées à alimenter une propagande internationale fondement de leur existence. Il propose souvent sur son profil Facebook des informations intéressantes bien différentes de celles que portent la presse qui sait tout. Ainsi pour lui l’existence dans le Sahel de groupes terroristes ne repose que sur la tolérance coupable de nombreux gouvernements de cette vaste région désertique pour les trafiquants de drogue arrivée par les ports africains bien plus perméables que ceux d’Europe. Comme pour les talibans afghans ces produits destinés à déstabiliser les sociétés occidentales constituent des ressources exceptionnelles.
Hama Ag Sid’Ahmed décrit par exemple une vaste opération qui a eu lieu en début de semaine dernière au pays des Touaregs et que peu de journaux ont décrite. Selon des informations directes « des accrochages violents ont eu lieu le dimanche 13 août entre des trafiquants de drogue-terroristes (230 éléments armés dont certains extrémistes venant d’arriver de la Libye) et les militaires français dans la zone de Tabakorte (zone de replis des groupes armés chargés de la sécurisation de la drogue et financement de leurs alliés extrémistes et aussi de la milice gouvernementale) au sud-ouest de Kidal. Les trafiquants de la drogue et affiliés de cette zone après avoir refusé de déposer les armes, après un dialogue qui n’avait pas abouti, les militaires français n’avaient plus d’autres choix que d’ouvrir le feu sur les combattants de cette organisation criminelle. Les dégâts sont importants du côté des trafiquants de drogue et affiliés. On va lire certainement dans les heures qui viennent un communiqué de la plate-forme (milice gouvernementale du Mali) qui parlera d’un préjudice ou de partialité dans la presse des égouts de Bamako. Avec des tels états ce n’est pas demain qu’il fera jour ». Les militaires français tentent souvent au prix d’efforts humains et matériels conséquents de couper sur un immense territoire ces trafics qui bénéficient de la mansuétude des régimes des pays concernés. On trouve également des marchés aux esclaves en Libye dans lesquels on retrouve des jeunes hommes migrants économiques capturés et vendus comme bête de somme dans les propriétés ou les maisons des classes aisées de l’ex-pays de Kadhafi. Tout le monde a manifestement oublié que de la Libye part une vaste contamination de l’Afrique du Nord.
L’ancien porte parole du Mouvement National de Libération de l’Azawad (région où vivent depuis de siècles les touaregs) cite également une longue tribune Libre du journal le Monde écrite par Laurent Bigot ancien diplomate devenu « consultant ». Pour cet homme au parler vrai « le terrorisme, ou plutôt la montée en puissance des groupes armés dans le Sahel, est la conséquence d’une grave crise de gouvernance qui touche toute l’Afrique de l’Ouest. Cette crise de gouvernance se caractérise par une disparition de l’État au service des populations, car l’État moderne est privatisé par les élites politiques à leur profit. Cette privatisation – Jean-François Bayart parle de patrimonialisation – s’est accélérée ces dernières années pour atteindre un niveau tel que, désormais dans les pays sahéliens, les populations sont livrées à elles-mêmes, plus aucune entité (État ou autre) n’étant chargée d’une forme d’intérêt général (…) C’est particulièrement le cas au Mali, au Niger et en Mauritanie. Ces États ont tous en commun un système politique miné, accaparé par une élite prédatrice dont les méthodes ont non seulement porté l’estocade à ce qu’il restait de l’État et de son administration, mais en plus ont fait entrer au cœur même du pouvoir le crime organisé. La conquête du pouvoir et sa conservation ne sont perçues que comme un accès à une manne intarissable. Les États sahéliens ont été fragilisés, dans les années 1980, par les ajustements structurels imposés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale au nom du libéralisme doctrinaire ambiant.(…)
Il ajoute : « Les groupes armés dits djihadistes tels qu’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou Ansar Dine, qui eux-mêmes recourent volontiers aux réseaux et aux pratiques mafieux, évoluent désormais dans un environnement de moins en moins hostile. Quand j’entends parler de terrorisme djihadiste au Sahel, je pense souvent à un magicien qui, pour réaliser son tour, attire l’attention du public avec la main droite et réalise son tour avec la main gauche. Le terrorisme, c’est la main droite. La réalité du tour, la main gauche, c’est la grave crise de gouvernance dont personne n’ose parler (…)». L’avenir s’annonce très sombre car dans le fond aussi terrible que cela puisse paraître (j’assume) certains hommes d’Etats africains s’accommodent très bien de ces situations réputées « terroristes » qui leur permet de maintenir maintenant des ressources colossales pour eux par la présence lucrative directe des troupes étrangères sur leur territoire pour lutter contre… un « terrorisme » beaucoup moins idéologique que l’on veut bien le dire !

(1) Hama Ag Sid’Ahmed est venu à Créon durant plusieurs jours en « formation ». Il s’occupe d’une association des scolarisation des enfants de l’Adrar et des Iforas Contact aratane@orange.fr