Journée après journée les réunions qui se succèdent ont toutes leurs spécificités. Aucune ne ressemble à une autre mais toutes constituent des perles enfilées sur la fine cordelette du temps qui passe avec une importance bien différente. Elles ont leur spécificité et surtout leur efficacité. Celle qui débute un parcours est en général la plus détendue et la plus sympa. On dira qu’elle a l’avantage de permettre un échauffement via le café ou le thé collectif ou individuel selon l’organisation interne au lieu d’accueil. Les participants ont au moins en ce moment un sujet à partager quand ils arrivent.
Sans se connaître vraiment ils évoquent sur Bordeaux les difficultés qu’ils ont rencontrées pour parvenir à destination. Ils comparent la durée de leurs périples domicile travail devant un gobelet plus ou moins durable avec un désespoir croissant. Les retardataires s’excusent en pestant contre ces bouchons catastrophiques qui ruinent de bon matin leur patience et parfois aussi leur santé. La rencontre va débuter en général sur les chapeaux de roue car elle est ne doit pas empiéter sur la suivante dont les participants attendront devant la porte après avoir tenté un entrée en force en passant la tête dans l’entrebâillement. La réunion « café-thé » appartient au rituel de certaines structures mais elle a tendance à disparaître pour des raisons financières (les budgets sont aussi serrés que les expresso) ou en raison du passage de bon nombre des intervenants dans leur service où fonctionne une cafetière acquise après un effort collectif méritoire mais où on râle puisque « c’est toujours les mêmes qui payent ». En général on arrive vraiment à un résultat satisfaisant autour de ce breuvage convivial aux qualités très disparates grâce à la « fraîcheur » d’esprit matinale.
La seconde réunion du milieu de matinée devient déjà plus compliquée car elle a nécessairement du retard ce qui se ressent sur l’ambiance dans la mesure où tout ce qui doit être dit est important. Le power-point réputé synthétiser les pensées, les constats ou les propositions ne sert en fait qu’à allonger les propos puisque le présentateur répète ce que tout le monde a la possibilité de lire sur l’écran ! Le contenu est ambitieux et le cercle est en général plus large que celle du début de journée. Le sujet en est plus complexe et conduira les « troupes » vers midi. Y participent les cadres, les intervenant(e)s institutionnel(le)s et les technicien(ne)s avec un temps de parole indispensable pour chacun(e) d’eux. On y prendra des décisions réputées décisives ou le plus souvent on restera sur des bonnes intentions destinées à allonger le compte-rendu mais on terminera avant le déjeuner.
Il reste le nec plus ultra, le summum de la réunion : celle qui se déroule devant un plateau repas. En général elle est réservée aux personnes qui tiennent le pouvoir ou qui sont au minimum très occupées. Son rythme doit être calqué sur le service du déjeuner. Tout l’art de l’organisateur consiste à aborder les problèmes les plus délicats avant qu’arrive la nourriture de telle manière que l’attention soit à son maximum car autrement le risque de rompre la qualité de la réflexion est grand. Si l’on dépasse 12 h 45 le coup est manqué. Une pause régénératrice va remobiliser les troupes éparpillées dans leurs notes, scrutant leur Iphone, feuilletant négligemment le journal ou complétant leur emploi du temps. Mais les commentaires sur le menu n’arrangent guère la situation de l’intervenant. Selon le niveau des participants il est vrai que la repas sur le plateau varie nettement. Dans les start-up on préfère les pizzas et la bière. En d’autres lieux le déjeuner arrive dans de splendides boites soigneusement rangées. L’intérêt de la réunion n’en est pas pour autant plus réel. Le pire consiste à espérer une décision prise dans un repas assis, figé puisque la disposition de la table peut rendre l’échange ou le dialogue impossible.
Peu à peu la pièce se vide pour peu que la discussion s’éternise et chacun file vers les rendez-vous collectifs de l’après-midi. Ils sont beaucoup plus clairsemés avec un nombre d’excusés notables et l’ambiance est plutôt studieuse et mollassonne. Atteindre la sixième heure de présence autour d’une table ou sur des gradins relève déjà de l’exploit. La concentration s’en ressent et en général ces temps de travail s’ils s’éternisent ne sont guère productifs. Réunion d’après-midi, réunion vite finie ! Enfin quand on en une dernière avant le retour vers la maison en soirée il faut avouer que l’impatience l’emporte sur la volonté d’écouter des propos délayés ou inutilement explicatifs. Les salariés passent en moyenne trois semaines par an en réunion, un temps qui double pour les cadres. A la fin d’une carrière, cela peut faire 16 années entières de réunions professionnelles. Dans les administrations ou les collectivités c’est devenu un fléau et élus et cadres passent 75 % de leur temps à discourir sur des sujets qui nécessitent des décisions rapides et franches.
J’ai horreur de ces heures réputées indispensables aux prises de décisions qui de toutes les manières souvent sont encadrées par des contingences extérieures. La réunionite reste le mal de ce début de siècle et d’ailleurs pour qu’elle se perpétue on a inventé les vidéo-réunions durant lesquelles il est encore plus difficile de partager humainement et directement les arguments ce qui les rend froides, distantes et impersonnelles.