Le bilan d’une cohorte de plus de 120 contrats de service civique sur les territoires ruraux girondins financés par le Conseil départemental et les fonds sociaux européens (FSE) a constitué pour moi un moment privilégié de ma vie publique actuelle. Il aura en effet été plus utile que bien des débats sur l’état d’une certaine partie de la jeunesse actuelle. Grâce au travail remarquable de « Unicités » et de « Osons ici et maintenant » l’opération a révélé les carences d’une société à l’égard des plus en retrait dans son fonctionnement reposant sur l’échec. Les gens recrutés appartenaient en effet à cette catégorie que l’union européenne appelle les NEET ((«Not in Éducation, Employment or Training»), c’est-à-dire ces jeunes qui ne font pratiquement rien, n’étudient pas et ne travaillent pas.
Dans un langage plus simple on a coutume de dire « celles et ceux qui ont échappé à tous les radars institutionnels depuis plus ou moins longtemps. Un public qu’il faut détecter et remettre dans un chemin positif. Or cette tache implique une motivation particulière puisqu’il faut redonner confiance à des jeunes entre… 16 ans et 26 ans à la dérive grâce à leur implication dans un projet d’intérêt collectif leur permettant d’acquérir des principes de retour à une vie positive. Les résultats ont été très satisfaisants puisque plus de la moitié d’entre eux sont partis vers l’emploi, une formation ou une réinsertion après seulement 6 mois passés à œuvrer dans une association, un établissement médico-social ou une collectivité territoriale.
Le premier constat c’est au minimum un manque de prise en compte de ces jeunes par le système éducatif. On a ainsi trouvé des adolescents, en Gironde, n’allant plus à l’école depuis le niveau cours élémentaire 2° année et donc ne sachant ni lire, ni écrire. D’autres ayant moins de 16 ans ont parfois abandonné le collège depuis des mois ou des années… quand d’autres plus âgés ont arrêté avant le bac ou même le CAP. On a appris en cette occasion que sur une centaine de « décrocheurs » signalés par l’Éducation Nationale on perd totalement la trace de 20 d’entre eux au minimum au bout de quelques semaines. Ces situations compliquent singulièrement le travail des encadrants mais grâce à un projet concret ces derniers sont parvenus à relancer une dynamique. En fait le service civique constitue un déclic pour 80 % des personnes recrutées. Elles retrouvent des repères perdus : sens du collectif, contraintes matérielles à respecter, autonomie personnelle, responsabilité vis à vis des autres, accessibilité à des outils ignorés ou au minimum mal connus.
Le second constat est encore plus inquiétant. Une santé globalement défaillante pour beaucoup d’entre eux avec addictologies diverses, problèmes psychiques liés à l’isolement, maladies non soignées (un épisode de gale a été enregistrée) a souvent perturbé la vie des groupes. Il faut y ajouter des comportements violents induits par une rupture avec toute vie collective organisée ou des abus divers. Dans un temps très restreint il a fallu pour les équipes accompagnantes régler ces difficultés qui sont augmentées par des liens familiaux précaires voire inexistants. Des incidents divers ont émaillé des parcours déjà difficiles. Pour environ un tiers des services civiques il le passif était tellement lourd que le seul objectif de retour à une vie sociale acceptable aura constitué un objectif atteint. Pour cela les structures d’accueil ont su faire preuve de patience et de motivation pour apporter des éléments importants pour une approche différente de l’action au service d’une projet. Et de très belles réalisations ont été enregistrées dans tous les secteurs (EHPAD, environnement, citoyenneté, sport, culture, communication) avec à la clé de fortes séquences collectives (raid vélo de 160 km ou stages élargis).
Il reste désormais le suivi de ces jeunes qui depuis la fin septembre sont repartis vers des horizons choisis (emploi, études, formation, bénévolat, insertion, fonds d’aide aux jeunes…) mais qui ne doivent plus repartir vers des galères insurmontables. L’Europe a fortement soutenu financièrement ce programme. Le haut-commissaire à l’engagement civique s’est engagé à soutenir durant 5 ans l’initiative girondine afin qu’un bilan sur la durée soit effectué. En fait la Gironde est le seul département ayant tenté pareille initiative en direction de public aussi précaire. Elle a démontré que la solidarité active autour de cohortes de jeunes en rupture sociale est possible et que l’engagement civique constitue vraiment l’avenir en matière de déploiement de processus de soutien. Un défraiement financier liée à un engagement vers l’intérêt général, un retour de la confiance en soi, un épanouissement lié à une utilité collective appréciée : l’avenir s’ouvre pour de nouvelles formes de contrat de formation citoyenne bien oubliée depuis des années.