Il faut savoir identifier parfois dans ses pensées l’obsession principale et qui revient par surprise au moment où on pense qu’elle est aux oubliettes du temps passé. Chacun à la sienne venant de son parcours personnel. Elle est banale ou orgueilleuse. Elle est plausible ou utopique. Elle est tenace ou fugitive. Peu importe quand elle me traverse de manière totalement impromptue l’esprit puisqu’elle à cette étrange particularité de m’inquiéter et de me réjouir. Le seul fait qu’elle existe encore lui donne toute sa valeur. Autant le dire elle ne se réalisera jamais même si déjà une fois elle a connu un embryon positif. Je m’imagine au milieu de mes élèves qui, des décennies après avoir quitté l’école, me parlerait de ce qu’ils sont devenus et surtout qui n’hésiteraient pas à me dire comment ils ont vécu leur parcours avec un instituteur atypique. Une sorte de bilan libre de ces années passées avec eux que je filmerai pour me le regarder de temps en temps pour me persuader que je n’ai pas été inutile. Il n’y a rien de pire que de ne pas accepter l’évaluation sincère, celle qui permet de mesurer le chemin parcouru que l’on n’a jamais pris le temps d’apprécier.
Chaque fois que je croise la route de l’un d’entre eux je ne sais pas par quel bout le prendre. Je le regarde vivre. Je cherche ce qui dans son parcours peut illustrer les principes de vie que j’ai tenté de lui inculquer. Je ne suis pas du tout sensible à sa réussite scolaire ou à son parcours professionnel mais à son comportement social, à des petites détails qui font que je me retrouve en eux ou que je peux rattacher à leur vie dans le groupe classe. C’est un bonheur extrême de ne rien dire, d’écouter, de constater, de simplement regarder vivre ces semences de citoyenneté semées et qui ont plus ou moins poussées. Je rêve de toutes et tous les retrouver dans leur vie quotidienne. Illusion ou désillusion ? Peu importe…
Je suis aux anges quand je les vois s’engager socialement parce que le vrai sens de l’éducation demeure pour moi la transmission de l’autonomie d’acquisition du savoir,la responsabilité personnelle dans son parcours de vie, la capacité essentielle à bâtir à la fois un projet personnel et collectif. Il ne me faut pas grand chose : qu’il m’accepte au café, qu’il dialogue sans aucune barrière avec moi, qu’il m’offre la chance de passer quelques instants à leurs cotés. Leur choix libre de faire vivre les idées des autres ou de permettre à une organisation de leur donner la fraternité me remplit d’aise car l’apprentissage de ces principes étaient au cœur d’un mot devenu inutile et même désuet : la pédagogie.
Quand sur un profil facebook je lis que celle qui est devenue une mère de famille apprend à sa fille à protéger, à observer une mante religieuse depuis de semaines et qu’elle lui apprend à constater qu’elle a constitué son oothèque avant l’hiver et disparaître je me dis que les observations du monde animal dans le vivarium que m’avait confectionné mon père ont atteint leur but : créer des écologistes de la proximité ! C’est vaniteux. Je sais. Mais bien d’autres m’ont écrit, m’ont dit qu’en étudiant les têtards, les tritons, les grenouilles, les larves diverses, les lézards, les serpents, les cerfs-volants ou les hannetons, les doryphores, les coccinelles ou les papillons ils avaient appris à la fois la fragilité du monde et sa cruauté.
Je me moque de leur orthographe puisqu’ils ont encore le courage d’écrire sans peur et surtout sans craintes du reproche. L’essentiel reste de s’exprimer. Peu importe le support et la technique. Bien évidemment il est aisé de ne jamais commettre d’erreurs pour celle ou celui qui ne court jamais le risque de transmettre aux autres quoi que ce soit de lui. Écrire, peindre, jouer de la musique ; faire du théâtre, bâti une femme ou un homme connaissant le risque de la confrontation avec les autres et sachant s’exposer au f=danger du jugement d’autrui. Réciter ses tables de multiplication lui permettra simplement de devenir un consommateur. Apprendre l’accord du participe passé avec avoir ne le poussera jamais à écrire et à s’intégrer dans une société où le savoir scolaire ne sert qu’à reproduire un système dépassé. Étudier le Misanthrope sans jamais avoir été au théâtre. Disséquer une souris pour rien. On est loin, très loin de la vie quotidienne exigeante, impitoyable avec ceux qui ne savent pas s’y repérer Le diplôme ne fait pas l’Homme. Loin s’en faut et de moins en moins.
Parmi mes anciens élèves rencontrés les voies empruntées divergent sont viticulteurs, maçons, musiciens, flics ou fonctionnaires de quoi attendre sans s’en faire que l’heure de la retraite sonne, techniciens, médecins enseignants, cadres, entrepreneurs, commerciaux… D’ailleurs peu importe. ce ne sont pas mes repères. J’aimerai simplement savoir s’ils ont été heureux à l’école et si à un moment de leur vie ils ont utilisé une seule référence à ces années passées sur les bancs d’une école. Une obsession. J’ai tellement envie de savoir si je n’ai pas été inutile…car je doute! une obsession comme une autre !

3 Réponses

  1. Batistin

    Monsieur Darmian,
    n’ayant jamais fréquenté les bancs des écoles où vous exerciez, je tiens pourtant à vous dire que je suis un de vos élèves .
    Venu sur le tard, mais élève quand-même.
    Voici de quoi nourrir votre obsession:
    Nos routes se sont croisées il y a déjà quelques années, j’avais déjà 45 ans au moins !
    A cet age, l’engagement citoyen était pour moi une sorte de formulation creuse, une belle maxime, utile au moment des campagnes politique, politiciennes même…
    Et puis… et puis… Un ancien instituteur, perpétuant, non pas un discours creux, mais une pratique quotidienne de l’art d’être ensemble au monde , est passé par là…
    Merci Monsieur, merci, j’ai appris ou retrouvé, par vous, l’envie simple de ne jamais renoncer, de faire un peu chaque jour, planter une petite graine, et…
    Monsieur Darmian, vous êtes mon… Elzéard Bouffier !
    Et je suis votre élève.
    Salutations amicales
    Batistin artiste

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  2. bernadette

    Bonjour M. Darmian,

    Les métiers de viticulteurs, maçons,
    fonctionnaires sont bien différents les uns des autres. La seule chose qui n’est pas dit dans ce billet est le respect les uns des autres.

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  3. JJ Lalanne

    Ni dieu(x) ni maître(s) mais un esprit critique et une soif de savoir,de comprendre et de s’ exprimer (pas à tout prix). De ceci naîtra chez eux une sérénité nécessaire à leur accomplissement et la sensation en fin de vie de pouvoir partir paisiblement. C’ est tout cas ce que je leur souhaite en espérant qu’ ils m’ aient oublié et n’ aient pas été « bridés » par les notions sur le travail, le bien et le mal que bien de mes collègues propagent. Notions qui les poussent à l’ autocensure, la crédulité et la disponibilité à une exploitation de plus en plus perverse.

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