Chaque fois que le Canard enchaîné dévoile une enquête de grande envergure, les personnalités impliquées se… déchaînent. Dans un premier temps elles démentent. Dans un second temps elles menacent. Dans un troisième temps elles déclarent attaquer en diffamation. Elles méconnaissent en fait le fonctionnement de ce journal salutaire ou font semblant de le méconnaître. L’hebdomadaire ne publie en effet jamais un dossier sans s’être assuré de posséder des preuves irréfutables de ce qui est avancé. L’erreur consiste à croire que le Canard achète des « articles » alors qu’il recueille uniquement des éléments concrets lui permettant d’entretenir une sorte de feuilleton autour d’une révélation exclusive. Les papiers sont exclusivement écrits par la rédaction de l’hebdo satirique. Il suffit que les protagonistes se débattent un peu pour qu’ils prennent une seconde ou même une troisième salve dans les numéros suivants. Cette stratégie a abattu bien des héros autoproclamés du monde politique. François Fillon en a par exemple fait les frais.
Pour donner un os à ronger à ses partisans et à l’opinion publique il avait bravement déclaré porter plainte contre les révélations sur le travail fictif de son épouse… Il avait utilisé un subterfuge pour ce que la presse avait baptisé sa contre-attaque. Le candidat de la droite et du centre, éliminé lors du premier tour de la présidentielle, avait reproché à l’hebdo ses articles concernant les emplois fictifs présumés de sa famille.cDans le cadre de cette procédure, un rédacteur en chef et un journaliste avaient été entendus par la police judiciaire car on ne plaisante pas avec les journalistes s’attaquant à une pointure comme Fillon ! Celui qui était alors député de Paris ne portait pas plainte pour diffamation, mais se fondait sur l’article L97 du Code électoral, qui réprime la propagation de « fausses nouvelles » ou de « bruits calomnieux » ayant pour effet de détourner les suffrages.
Que cachait le recours à cet article de loi ? Il espérait échapper ainsi au refus très récurrent de la justice de prononcer le délit de diffamation. En fait cette affaire a été classée sans suite fin novembre par le parquet de Paris qui a justifié sa décision en indiquant que: la « diffusion de fausses nouvelles n’apparaît pas constituée ». Quand on connaît la suite donnée par la justice elle-même aux affirmations du Canard c’est vraiment un minimum. Le vrai problème c’est qu’il aura fallu des semaines de bataille pour en arriver à cette conclusion !
Dans le milieu journalistique les enquêteurs du « volatile du mercredi » n’ont pas forcément beaucoup d’amis. Quand on travaille avec eux il faut être extrêmement prudent car les ex-renseignements généraux recherchent en permanence les transmetteurs de dossiers ou au minimum d’éléments de preuves irréfutables. Dans le milieu politique passé et actuel on traque toujours l’auteur des « indiscrétions » ou des « fuites » et pas toujours pour les réprimander mais parfois pour les utiliser le moment venu. Le paradoxe c’est que selon le contenu de ce qui est diffusé vous pouvez être considéré comme un « ami » ou un « traître ».
Le journaliste qui transcrit les informations reçues n’est en fait qu’un relais qui endosse la responsabilité de leur propagation. Tout bon enquêteur ou enquêtrice journalistique doit posséder un super agenda téléphonique de contacts, faire beaucoup de repas, entrer dans des réseaux, se faufiler derrière les portes entrouvertes et chercher toujours à assurer ses arrières. En France c’est encore possible… mais on constate que ce genre de travail rencontre de plus en plus d’obstacles chez nous aussi. Pourtant sans les papiers du Canard Enchaîné le sort des présidentielles auraient été bien différent ! Beaucoup de monde dans le camp du vainqueur l’a oublié ou fait semblant de l’avoir oublié…
J’ai personnellement connu quand je travaillais à Bordeaux Actualités ce boulot de dénicheur d’affaires. J’ai été menacé physiquement et surtout moralement quand par exemple j’ai été le premier à dénoncer le système de financement du PS via A Urba en 1982… Le maire d’une commune de la Communauté urbaine de Bordeaux m’avait apporté un dossier complet irréfutable sur la construction d’une école maternelle. J’ai encore en mémoire ce que le « patron » de l’hebdo créé par le groupe Sud-Ouest m’avait imposé. Il m’avait emmené chez un avocat bordelais célèbre qui avait soigneusement examiné les documents en ma possession et c’est lui après lecture de l’article qui avait donné le feu vert à sa publication (1). Drôle de soirée où vous vous sentez l’accusé potentiel… alors que vous ne faites que transcrire une réalité. Bien évidemment les remarques furent acerbes et les attaques multiformes. J’avoue avoir été secoué…me questionnant même sur la finalité de ce métier qui me conduisait à « dénoncer » alors que je ne souhaitais qu’informer. Pas toujours facile à assumer sans pseudonyme et sans un support médiatique robuste qui vous soutient. Je pense souvent aux nombreux de journalistes incarcérés dans le monde entier. On a atteint un niveau record en 2017, et pour la deuxième année de suite, plus de la moitié des journalistes incarcérés à cause de leur travail sont derrière les barreaux en Turquie, en Chine et en Égypte. Eux sont oubliés de tout le monde. Ou presque !

(1) j’ai tout conservé précieusement