N’en déplaise aux éclats de la merveilleuse chanson de Jacques Brel qui peuplent la tête du visiteur, le port d’Amsterdam n’est plus du tout ce qu’il était et les « marins qui chantent » n’existent plus. Les voyages au long cours ont changé de nature puisque pour retrouver « les rêves qui les hantent » des milliers de jeunes et quelques moins jeunes allument le soir de la Saint Sylvestre des « pétards » en tous genres. Le long des « berges mornes » de canaux à l’onde sombre dans laquelle se reflètent les néons criards ou les baies bourgeoises doucement éclairées, les artifices font feu de tout calibre. Saint Sylvestre meurt déchiqueté par des salves de bombes tonitruantes ou des gerbes colorées tirées anarchiquement dans un ciel « pissant comme on pleure » sur une « putain » d’année morte. Une fantasia désordonnée, puissante, surprenante mais tellement poétique, puisque chaque fenêtre des immeubles élancés et couronnés d’un triangle plus ou moins seyant, reflète durant une fraction de seconde un bouquet impressionniste inédit qu’aucun musée ne conservera.
Dans un « bruit de tempête » sonore la ville extériorise sa formidable liberté de vivre, sa soif débridée de sensations fortes et défie ainsi toutes les règles élémentaires de sécurité. Le passage vers le nouvel an ressemble à ces fêtes païennes où des adeptes allant vers un but indéterminé dévalent des rues transformées en rivières humaines se déversant sur des autels où s’élèvent des fumées odorantes et où se pratiquent la mise en bière massive. Rien n’arrête ces flots de « pèlerins » qui vénèrent « l’heure H » ou qui «  boivent et reboivent et qui reboivent encore. Ils boivent (eux-aussi) à la santé des putains d’Amsterdam de Hambourg ou d’ailleurs ». Un extraordinaire melting-pot des langues déliées tente de cacher sa joie de vivre dans les volutes de fumées envoûtantes aux terrasses ou dans les salles bondées de « cafés » regorgeant des produits dérivés.
Aucune violence, aucune frénésie, aucune débauche ! Si le rouge est mis dans la nuit ce n’est pas pour alerter sur la dangerosité de certaines rues. Le rouge ou le rose ne sont de mises que dans certaines vitrines où trônent sur des tabourets haut perchés des femmes que l’on ne trouve que dans les films de Fellini.
Le canal traversant Le Rosse buurt (« quartier chaud ») se régale des rubans colorés que lui tissent les enseignes de ces maisons rougeoyantes de honte ou de plaisir (on ne sait) installées au pied de lieux de culte (Amstelkring, « l’eglise catholique au grenier » ou Oude Kerk l’une des plus anciennes églises de la cité) : c’est ici le port d’Amsterdam. Il s’est aseptisé, organisé, rentabilisé, mais il reste encanaillé. Le fameux Quartier Rouge révulsera n’importe quel intégriste certainement parce qu’il est devenu un lieu exceptionnel de liberté d’agir et de penser. Si en 1968 il fut célèbrement proclamé qu’il était « interdit d’interdire » ce fut sûrement puisé à la source de cette portion d’une ville dans laquelle tous les préjugés et les tabous volent en éclats. Conséquence du rejet de l’Inquisition et de sa morale outrancière les « Pays »aux instincts jugés alors « bas » se sont libérés depuis des siècles de ces références morales qui écrasent encore une bonne part de cenotre Europe attardée. On y vient s »affranchir des codes qui ne cessent de revenir à la mode comme des nécessités pour l’ordre social dont ont besoin les profiteurs. Tout justement dans ce quartier, se passe dans un climat global ne nécessitant aucun déploiement de forces de l’ordre établi.
Les excès se gèrent même si les détritus de cette « guerre » genre « peace and love » du nouvel an donnent des allures de champ de bataille aux trottoirs ou à la grande place du Dam où trône, face au Palais royal, le Monument aux morts de la dernière tuerie mondiale. Les cadavres en cette nuit ne sont ni ceux d’une Saint Barthélémy ou d’un conflit dévastateur pour l’Humanité. Une poignée de policiers regarde de loin des escaladeurs profanateurs, bière en main, se pavaner sur le mur mémoire. De cette position privilégiée ils expédient vers le ciel menaçant des traits lumineux se terminant en gerbes de fleurs éphémères. Tout explose. Même les références les plus ordinaires.
Durant une bonne partie de la nuit sans aucun accident véritable les tirs se poursuivront dans une lutte effrénée contre l’obscurité voire l’obscurantisme. A quelques encablures « dans le port d’Amsterdam , y a (en effet) des marins qui meurent pleins de bière et de drames aux premières lueurs. Mais dans le port d’Amsterdam y a des marins qui naissent dans la chaleur épaisse, des langueurs océanes… » . La nuit du nouvel an et du nouvel âge, les « équipages » en bordée se font et se refont avant d’abandonner le front de la fête, privés de « tunes » et de « munitions ».
Le silence glacial et humide est terrible aux faibles lueurs d’une aube sans soleil. Tout s’est évanoui comme par enchantement. Seul le timbre des trams perturbe la pureté du nouveau « né » et les très très rares cyclistes ne risquent pas d’effrayer des piétons clairsemés traversant l’esprit embrumé leurs pistes. Amsterdam a terminé sa juvénile nuit de folie. Les canaux retrouvent l’eau lisse et sombre sur laquelle glisseront bientôt les bateaux mouches pour vagues de touristes retraités. Tout est fermé ! Les rares « cafés » ayant survécu au tsunami exhalent expresso leur arômes venus de pays américains du soleil qui n’est pas encore entré dans cet an nouveau ayant déchaîné un ouragan libertaire que seule une ville ancrée dans son histoire peut offrir aux opprimés de la bien-pensance. Marin dans le port d’Amsterdam la nuit de la Saint Sylvestre… jusqu’à ce que « l’accordéon expire », reste une vraie expérience !

6 Réponses

  1. Yvon BUGARET

    Quel plaisir de te lire, merci Jean-Marie et une année 2018 pour toi et tes proches.

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  2. Martine puyo

    J’adore votre prose sur Amsterdam que j’ai visite pendant cinq jours en 2016. Entre autre l’église sous le toit !

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  3. Fermot JP

    Super. Bravo. Quelle mémoire et quelle inspiration !
    Au Français, à Bordeaux, J Brel a fini son tour de champ par Amsterdam. Inoubliable !

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