Une cérémonie des vœux parmi tant d’autres dans un petit village d’entre-Deux-Mers. Le Maire a insisté pour que je délaisse mon programme initial car il souhaitait m’associer à un événement particulier : les cent ans de l’une de ses administrées. « La solidarité et le lien social sont des valeurs que nous devons entretenir » explique en ouverture de ses voeux le premier magistrat avant de retracer très rapidement le siècle de Cathalina charmante « mémé » comme l’a appellée dans un excellent propos sa petite-fille. Tout a commencé pour elle un 8 janvier 1918 dans une bergerie de cette Espagne rurale en proie à des difficultés économiques graves puisque toute la production agricole était expédiée à l’étranger en guerre rendant la nourriture de base hors de prix. Il y a un siècle… mais dans le fond rien n’a changé !
« Nous avions simplement faim » confie la centenaire et « nous vivions comme des malheureux » commente l’aïeule ayant bon pied, bon œil, bonne langue et surtout une franchise décapante. Elle est donc passée avec toute sa famille du statut de « pauvre sans espoir » à celui de « migrante du désespoir » sans autre viatique que celui d’aller vers un monde meilleur. La France ravagée par la grande Guerre avait besoin de bras dans ses propriétés ou ses usines et les frontières étaient grandes ouvertes. L’espoir se trouvait pour les Espagnols les plus mal lotis de l’autre coté des Pyrénées. L’émigration atteint alors son apogée avant que les lois de 1929 durcissent considérablement les conditions d’accueil. La crise mit un point final à la politique d’ouverture vis-à-vis des étrangers instaurée suite aux pertes de la Grande Guerre. On se mit à ficher et à expulser ! En 1932, des décrets établirent des quotas dans l’industrie et les services et les chômeurs étrangers risquaient l’expulsion. 
« On s’est cachés sous les bancs dans le train car nous ne pouvions pas payer… puis nous avons franchi les montagnes à pied pour échapper à la douane et aux gendarmes ». La peur… et l’épuisement avant de terminer un parcours en gare Saint-Jean à Bordeaux où le cousin qui devait accueillir fait faux-bond. Ne parlant pas français, habitué à la rude réalité rurale, affamés la famille cherche refuge dans le fameux quartier Saint-Michel où se trouve la colonie ibérique. Le pantin décérébré nommé Trump qui gouverne la plus grande puissance économique du monde aurait clamé son hostilité à ces « pays de merde » qui expédiait alors leurs affamés d’espoir vers les voisins. On se mit à chasser les « migrants » dans les Pyrénées et on fit pire quand la dictature sanglante de Franco s’abattit sur l’Espagne : on inventa au pays des Droits de l’Homme les centres de rétention et les camps de regroupements pour ces « réfugiés » auxquels on ne voulait pas donner le droit d’asile en raison de l’hostilité d’une population refusant les « espadres » et même souvent les « ritals ».
Cathalina ne repartit jamais en Espagne car elle se maria en France, fonda une famille et gravit marche après marche (elle obtint son certificat d’études primaires hors du système scolaire en allant à la fameuse école « philomatique » du soir à Bordeaux qui prenait en charge les migrants) pour finir à la tête d’une entreprise de vins ! Cathalina a cent ans. Elle est aimée pour son franc-parler, sa gouaille intacte et sa volonté de fer qui lui permettent de « bien manger, de bien dormir et de travailler dur » pour arriver à son âge.
Comment au moment des vœux ne pas évoquer cette répétition sept ou huit décennies plus tard de l’ histoire d’une « immigrée sans papier » ayant réussie à s’intégrer dans un pays où elle a fini par beaucoup apporter avant de recevoir. Comment ne pas penser à ces jeunes qui traversent les montagnes à pied, qui se cachent dans les trains, qui rejoignent des exilés comme eux dans des quartiers paupérisés ? Comment ne pas évoquer la raison de leurs départs vers des horizons nouveaux : la pauvreté et la faim ? Comment devant cette personnalité aussi attachante de ne pas rappeler que la fortune bordelaise a reposé durant des décennies sur cette immigration espagnole qui a fourni une main d’œuvre précieuse et des travailleurs peu rémunéré dans les belles maisons bourgeoises des Chartrons ? Comment ne pas se souvenir que le quotidien de droite bisontin d’alors « L’Eclair Comtois » et « La République de l’Est » relaiyaient une diatribe du… député local absolument atroce, le 4 février 1939 . Il n’avait pas les tweets et il parlait à propos des réfugiés espagnols de « racailles interlopes », et ajoutait : « rejetons sans scrupules les violeurs, les profanateurs de sanctuaires, les fusilleurs et les tortionnaires. Fermons sans regret et sans hésitation notre porte aux déterreurs de carmélites, aux rôtisseurs de curés et de moines, aux scieurs d’otages entre deux planches » […] « Quand une bête est prête à crever, la vermine quitte ce qui ne sera bientôt plus qu’un cadavre encombrant ». Cherchez bien vous pouvez trouver plus subtil mais aussi grave !
Comment ne pas avoir alors le sentiment que l’histoire est une éternelle réadaptation des idées les plus basses ? Comment ne pas souligner comme je l’ai rappelé que «  là où il y a une volonté partagée il y a un chemin vers l’intégration » ? Cathalina je vous aime pour votre optimisme, votre humour, votre franc-parler, votre vitalité et votre exemple. Votre siècle n’a rien eu « d’un fleuve tranquille » mais dans le fond il a fait la richesse de votre esprit et plus encore la qualité de votre cœur. La paille de la bergerie espagnole qui vous a vu naître est beaucoup plus belle que bien d’autres toutes virtuelles car elle a les reflets dorés de la réalité humaine. « Je vous félicite et je vous remercie pour votre discours courageux «  m’a glissé un monsieur inconnu discrètement à ma sortie de la salle. Merci surtout à Cathalina !

5 Réponses

  1. Cathy Callen

    Etant fille d’immigrés espagnols, je vous remercie pour ce texte. Enfin dans mon cas, c’est ma mère qui est venue en France à l’âge de 13 ans, après la guerre civile espagnole pour rejoindre son père (sa mère étant décédée d’une péritonite) qui ne pouvait plus entrer en Espagne sans risquer de faire de la prison ou pire d’être fusillé !
    Votre avis sur ce sujet me fait énormément plaisir mais étant vous même fils d’immigrés italiens, je comprends votre point de vue. Merci !

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  2. bernadette

    Je dois être comme vous une petite fille d’immigrés espagnoles, ces derniers ont dû fuire l’espagne pour être accueillis dans les Charentes, je ne me suis jamais intéressée à cette guerre civile espagnole. Ce que je sais est que certains habitants des Pyrénées faisaient payés chers pour fuire l’Espagne. Pour moi ces habitants étaient des traites.

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  3. JJ Lalanne

    Des comportements scandaleux existent toujours et avec des plus proches de nous qu’ on le supposerait. Les mots c’ est bien mais l’ action c’ est encore mieux…

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  4. LAVIGNE Maria

    Rien ne change en effet ! Ma famille et moi avons connu presque la même chose, avons subi les mêmes sarcasmes, les mêmes humiliations car nous « venions manger le pain des Français »; Pourtant, nous avions la même culture. Arriver sans papiers, en 1953 a compliqué notre vie et c’est peu de le dire mais le travail ne manquait pas, surtout celui que ne voulaient pas faire les autochtones, papa y a laissé la santé. Douloureux souvenirs qui ont laissé des cicatrices…

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