Il y a des sujets sur lesquels les institutionnels des pays européens et encore plus les grandes puissances de ce monde se montrent très discrètes. On évite par tous les moyens de contrarier des gouvernements despotiques car ils jouent un rôle clé dans divers secteurs essentiels économiquement (présence de matières premières) ou politiques (stratégie des conflits durables) ou géo-politique (nécessité de protéger des accords historiques). La Turquie cumule tous ces « avantages » qui lui permettent de s’exonérer de toutes les règles démocratiques sans pour autant provoquer des défilés indignés dans les capitales rapides à dégainer leur indignation dans d’autres cas.
Située aux frontières de l’Irak et de la Syrie, minée par un islamisme pouvant basculer dans le camp de l’extrémisme, accueillante pour des gazoducs ou des oléoducs capitaux pour les exportateurs et les consommateurs, cette nation a confié son destin à Erdogan dont la conception démocratique n’a aucun rapport avec celle de nombreux pays. Plus rien ne l’arrête et surtout il continue à installer un pouvoir dictatorial sans se soucier outre mesure des réactions timorées de ceux qui le reçoivent avec crainte et déférence. Il impose ses volontés sans même évoquer le sujet qui lui vaut cette indifférence coupable : les migrants ! L’indignation sélective lui vaut une opportunité d’installer un régime autocratique dans un pays qui fut un exemple de la laïcité, de la modernité et de la liberté d’opinion.
Le régime a condamné sans sourciller à la prison à vie trois journalistes très connus, accusés d’être impliqués dans la tentative de coup d’Etat de 2016. Le verdict, ainsi que le déroulement du procès sont très critiqués par les défenseurs de la liberté de la presse mais Erdogan n’a a cure ! Le mois dernier, la Cour constitutionnelle de Turquie avait ordonné la libération de Mehmet Altan, l’un des journalistes accusés de « tentative de renversement de l’ordre constitutionnel » pour son implication présumée dans une opération menée par le principal opposant installé aux Etats-Unis Fehtullah Gülen. C’était soit un camouflet soit une manœuvre. Or le tribunal devant lequel ont été déféré les journalistes n’a pas hésité : les frères Ahmet et Mehmet Altan, ainsi qu’une autre journaliste connue et ancienne députée de l’AKP, Nazli Ilicak, ont été condamnés  à… la prison à vie.
Lors du même procès trois autres personnes ont également été condamnées : l’ancien directeur du marketing du quotidien Zaman, un instructeur de l’académie de police et un graphiste. Des peines d’une exceptionnel gravité pour des faits sans vraiment aucune connotation putschiste. Une parodie de justice puisque les sbires d’Erdogan s’assoient sur la décision de la Cour Suprême plus haute instance de la Turquie et que l’accusation a trouvé comme seul infraction l’envoi de « messages subliminaux » (sic) dans une émission retransmise en direct à la télévision turque alors libre. Etre condamné en tant que journaliste à la prison à perpétuité (en Turquie c’est vraiment à vie) pour un tel motif illustre la nature du régime en place. C’est honteux, dramatique, angoissant aux portes d’une Europe où sont installés vers l’Est des régimes ayant la même tentation de museler la liberté de la presse.
L’argumentation ayant valu cette sanction épouvantable sur le fond et sur la forme a été bâti sur une analyse de Memeth Atlan prédisant que si la situation politique et économique continuait à se dégrader en Turquie cela finirait pas un coup d’État. Une analyse partagées par de nombreux intellectuels turques qui lui vaut, à lui, pour le symbole et uniquement pour le symbole de venir sa vie en prison. Il paye en effet ses prises de position en faveur de la laïcité et surtout contre les méthodes de celui qu’il avait pourtant soutenu avant son arrivée au pouvoir. Il n’est que l’une des 50 000 personnes qui ont été arrêtées en 20 mois ! Les condamnations se succèdent et ceux qui le peuvent encore s’exilent !
Le 5 janvier dernier le président français adepte du réalisme en politique internationale avait invité le « sultan » turc à l’Élysée. Il avait mentionné le cas de « plusieurs dirigeants d’ONG et de journalistes » emprisonnés et avait relayé « les noms transmis par Reporters sans frontières ». Le secrétaire général de RSF avait dénoncé un peu plus tôt la chape de plomb qui s’est abattue dans ce pays classé 155e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse. Le président français avait déclaré être persuadé que des « solutions concrètes » seraient trouvées. Il a la réponse… concrète et on attend les communiqués officiels de réprobation de cette parodie de justice. Du moins on peut l’espérer… car ni Trump, ni Poutine ne se sentiront choqués par ce verdict. Et j’attends les éditos de la presse française ce matin…

8 Réponses

  1. bernadette

    La liberté de la presse inscrite dans la constitution protège cette dernière. Elle protège les chefs d’état mais ne protège pas chacun de nous. Française de naissance avec d’autres avons besoin d’une protection encadrée par des lois plus humaines pour les terres et ce que nous sommes.

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  2. J.J.

    Les mots pour le dire

    Il est douteux que le régime politique qui s’instaure en Turquie puisse porter (au moins pour les diplomates et les médias béni oui oui) le nom de dictature.
    Cuba, Venezuela, Chine, Corée, Russie, etc…voilà des dictatures.

    De même que l’Arabie saoudite (ou l’on observe cependant une évolution dont la rapidité évoque le déplacement d’une tortue paralytique) est considérée comme un pays ultraconservateur, la Turquie devient seulement une nation ultraconservatrice.

    https://www.legrandsoir.info/savoir-reconnaitre-une-dictature-5673.html

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    • bernadette

      Merci J.j pour l’info. Je ne connais aucun de ces pays mais respecte les habitants.
      La culture étant intime à chaque habitant, je respecte le fait culturel.

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      • bernadette

        Selon moi la culture de l’habitant est l’héritage de ses parents, grand parents….. Ce n’est pas l’héritage financier. Il peut y avoir un concept religieux. C’est le début de l’évolution de l’habitant. L’habitant evolue selon le milieu dans lequel il vit : sa famille, son entourage immediat….

  3. faconjf

    bonjour,
    La première victime d’une guerre, c’est la vérité. (citation du sénateur US Hiram Warren Johnson). C’est sans aucun doute ce qui se joue en Turquie ou le Sultan (Erdogan) est au cœur du conflit Irako-Syrien. C’est un secret de polichinelle que la Turquie a soutenu Daesch et al Quaïda en facilitant le passage des volontaires du djihad. C’est un fait avéré que la famille proche du Sultan a commercé avec les djihadistes en revendant le pétrole de daesch aux Israéliens au vu et au su de l’OTAN. Un axe Israélo-Turc qui est soutenu en sous-main par les USA. La position du Sultan est donc un exercice d’équilibriste entre les USA et la Russie. Des enjeux géopolitiques très clairs pour certains et très obscurs pour d’autres, pour les Turcs il faut enrayer les attentats perpétrés par le PKK en agressant les Kurdes de Syrie à Affrin. Pour les Israéliens défendre l’occupation illégale du Golan depuis 1967 ( l’ONU condamne la présence israélienne dans le Golan par la résolution 242, qui demande le retrait d’Israël de l’ensemble des territoires occupés. résolution JAMAIS mise en application) en raison des ressources en eau, de la présence de pétrole et de sa situation stratégique est vital. Le représentant permanent d’Israël auprès des Nations Unies, l’ambassadeur Danny Danon, a déclaré jeudi (25/01/2018) que « le croissant chiite » était aux portes de son pays et s’apprêtait à le frapper », relevant que Tel Aviv dispose « d’informations secrètes » sur la progression de la présence iranienne en Syrie, au Yémen, au Liban et dans la Bande de Gaza. Les Russes soutiennent du bout des lèvres le Sultan en raison de la réalisation future d’un gazoduc. La Russie et la Turquie ont signé, lundi 10 octobre2016, un accord sur la réalisation du projet de gazoduc TurkStream pour acheminer du gaz russe à l’Europe sous la mer Noire. la signature scelle leur réconciliation après une grave crise diplomatique née de la destruction par l’aviation turque d’un bombardier russe survolant la frontière syro-turque en novembre 2015. Les Russes dont l’intervention est totalement décisive en Syrie et dont les missiles S400 conservent une suprématie évidente sur les F16 Israéliens et US.
    Poutine a fait la démonstration de sa maitrise du jeu dans cette région en calmant les israéliens après la perte d’un F16 descendu le 10 février par les syriens lors du viol de leur espace aérien.
    La situation post-daesh est extrêmement complexe et explosive, comment les Kurdes vont se sortir de ce guêpier pris en étau entre Bachar et le sultan ? Pas facile à dire. La situation et le risque de conflagration n’a jamais été aussi grand du fait de la disparition de l’ennemi commun. Il ne reste plus maintenant que l’intrication des différents intérêts des nations en présence ( Syrie, Iran, Irak, Liban, Turquie, Jordanie, Palestine et USA / Russie). Il suffit d’une étincelle pour embraser toute cette région. L’avenir nous dira si la colombe de la paix reviendra bientôt.
    La seule certitude c’est la perte de liberté en Turquie, pour les démocrates, les journalistes et les minorités.
    Salutations républicaines

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  4. JJ Lalanne

    Sûr que la colombe de la paix ne risque pas de venir de sitôt dans cette région. Quand on voit chez les  » réfugiés » kurdes les papiers et affiches de propagande, la démocratie n’ est pas pour eux un souci majeur! Nous, notre rôle, c’ est avec une face angélique de mettre la Turquie à notre botte pour assurer nos intérêts économiques quitte à installer des truands comme en Ukraine et de faire déménager la base navale russe de Syrie pour avoir les mains plus libres en méditerranée. Bien sûr les dirigeants des pays visés ne se laissent plus facilement faire. Ils ont vu et appris de nos différentes méthodes que ce soit l’ assumée pour s’occuper de Kadhafi en Lybie comme de la perverse pour s’ occuper d’ Allende au Chili. Il faut voir le démocrate que nous avons installé dans le dernier cas. Ces expériences brutales justifient en grande partie pour Erdogan, et autres, les recours à des méthodes qu’ ils auraient bien aimé employer de toute façon. Après l’ Ukraine, après le merdier lybien, après avoir remplacé un Allende par un Pinochet, j’ aimerai bien savoir ce que l’ on va faire en Turquie. Sans doute rien parce que les affairistes aiment les peuples soumis mais en même temps si Erdogan nous gênait on doit bien avoir une solution de remplacement.

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  5. JJ Lalanne

    @JJ: On est content d’être vieux quand on voit l’évolution, quand on se rappelle d’ un monde où le problème n’était pas d’ avoir du travail mais d’ en avoir moins, où tous nos gestes n’ étaient pas systématiquement réglés par le code pénal, où on pouvait rêver comme nos prédécesseurs qui croyaient avoir vu la DER. Ça c’ était jusqu’à ce que certains d’ entre nous, dont je fais partie, se retrouvent à la mauvaise place, voient des choses qu’ ils n’ auraient pas dû voir et entendent des choses qu’ ils n’auraient pas dû entendre. On ne peut même plus se dire que « peut-être que »… Quand on assiste c’ est du première main et avec l’ obligation de réserve, on ne peut plus jamais rêver sur le présent et l’ avenir. l’ après est inconfortable et c’ est l’ avant que je regrette, qui permet par le rêve d’ adoucir l’ existence. En dehors du rêve, il reste aussi l’ action pour échapper à ses fantômes ou les prendre en renfort…

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