Le 29 ° ministre de l’enseignement ou de l’éducation nationale a décidé que la principale révolution qu’il comptait imposer aux enseignants était celle «  de recommandations très précises » relative à la lecture, au calcul mental, l’orthographe et même le matériel à utiliser. Cette déferlante d’instructions officielles pourrait laisser à penser que des pans entiers des fondements du savoir ont été oubliés et que ce sont des textes venus d’un autre âge qui pourraient les remettre en jeu. Si la réussite à l’école passait par un catalogue de banalités n’ayant aucun rapport avec une véritable lutte contre l’échec scolaire générateur de l’échec social.
Parmi les recommandations, le ministère de l’Éducation nationale demande notamment qu’il y ait une dictée quotidienne, que les élèves soient formés à l’écriture cursive en minuscules et qu’il y ait l’étude de 5 à 10 livres par an. Un « enseignement structuré de la langue » doit être mis en avant avec au minimum trois heures qui y soient consacrées par semaine. Sur le calcul, le ministre souhaite qu’il y ait 10 à 15 minutes de calcul mental par jour et que les enfants sachent par cœur la table des additions dès le CP. Les enfants devront savoir compter jusqu’à 30 en fin de grande section de maternelle. Adieu tableaux numériques, tablettes, ordinateurs… on revient à la plume Sergent-Major et à l’encrier !
En une époque où même un téléphone portable permet de se sortir de toutes les situations posés par les opérations ou l’écriture des mots un Ministre revient au mémento de l’instituteur du début du XX° siècle. Oublier sciemment que le rôle moderne essentiel de l’enseignant c’est de donner à l’enfant, à l’adolescent(e), à l’adulte la possibilité de toujours se situer en position « d’apprendre à apprendre ». Aucune acquisition ne sera définitive car elle ne permet plus d’avoir la certitude que l’on trouvera sa place dans une société qui reste en France déconnectée des véritables besoins d’un futur citoyen. En fait il y a un seul point avec lequel je suis d’accord c’est l’interdiction d’utilisation de la photocopie mine extraordinaire de ces « exercices à trous » qui tuent toute implication réelle dans l’apprentissage. Le pire ennemi de la pédagogie a été depuis deux décennies la photocopieuse !
« Bien des manières de faire sont possibles pour les professeurs. Mais il y a un cadre et je crois que beaucoup d’enseignants l’attendaient. La liberté pédagogique n’a jamais été l’anarchisme pédagogique », affirme le nouveau visionnaire de l’Homme de demain que se doit de préparer l’école. Jean-Michel Blanquer assure avoir : « Une grande confiance dans l’action des professeurs. Ils recherchent par définition la réussite des élèves et ces textes vont les aider dans ce sens (…) Ne nous trompons pas d’objectif : la liberté pédagogique est un moyen mais la finalité est la réussite de tous les élèves. »
Élève d’une école de campagne dans laquelle évoluait un duo merveilleux d’instituteurs ayant dans les années soixante pris le risque que représentait l’utilisation de la « pédagogie Freinet » et auquel des dizaines de Sadiracais doivent d’être devenus des gens engagés, volontaires, actifs et parfois même originaux j’ai en mémoire une histoire qui met en perspective ces textes. Aimé Lepvraud consacrait toute sa vie à une certaine idée de son rôle d’enseignant. Il appliquait une pédagogie considérée par les autorités d’alors comme « anarchique » et « non conforme aux instructions officielles » et un jour, un inspecteur que j’allais retrouver à mon tour lors du passage de mon CAP débarqua dans sa classe. Le visiteur en mission dézingua l’immense travail effectué par un instituteur hors normes car il ne correspondait pas à ces fameux textes voulant que l’on ne puisse apprendre que dans un formatage castrateur. Lorsque arriva le rapport assassin et une note (qui alors avait un sens!) dévastatrice il songea à se suicider et tomba dans une profonde dépression. Malheureux, humilié, désavoué alors qu’il rendait ses élèves heureux de venir en classe pour apprendre exactement les mêmes contenus que les autres mais de manière active, coopérative, solidaire, individualisée il eut envie de tout abandonner. J’ai en mémoire son désarroi !
Lorsque furent éditées quelques années plus tard les instructions officielles sur le fonctionnement des classes de transition où arrivaient les exclus de l’orientation « normale » vers la sixième on s’aperçut que le fondement en était les principes de la pédagogie Freinet ! On vit alors le même inspecteur revenir dans la classe d’Aimé Lepvraud pour cette fois vanter ses mérites et lui demander de devenir formateur pour les futurs enseignants affectés en « transition ». Et pour faire bonne mesure il lui doubla la note accordée antérieurement. Il faut dire qu’entre temps un Ministre lucide avait détruit ce que l’un de ses prédécesseurs avait inventé !
Je maintiens que l’essentiel n’est pas dans ce que l’on apprend mais fondamentalement dans la manière dont on l’apprend car elle servira toute sa vie si elle est imprégnée. Mais je suis vieux, dépassé, inconscient puisque ma référence reste celle de Montaigne pour qui « mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine »