Celles et ceux qui ont eu l’occasion de côtoyer Zinedine Zidane savent parfaitement que derrière l’apparence d’une timidité maladive se dissimule un véritable homme au caractère bien trempé cosncient de ses forces et de ses faiblesses. Il a comme toutes celles et ceux qui ont réussi une qualité essentielle : savoir d’où il vient et surtout que le monde qui l’adule ne l’a pas toujours simplement estimé. Et il lui a fallu très longtemps et d’énormes efforts sur lui-même pour effacer sa réserve et laisser transparaître une volonté farouche de vaincre. Le chemin parcouru vers les sommets a parfois ressemblé à un sentier étroit et tortueux et donc ne jamais se prendre au sérieux mais tout faire sérieusement reste son principal principe de vie. En fait quand les autres se prétendent de brillants artistes il se contente d’être un maître artisan soucieux de transmettre sa passion pour l’ouvrage bien fait. Alors quand brutalement, il abandonne la plus prestigieuse scène du monde pour retourner à l’anonymat des coulisses il surprend son monde.
La démarche consistant à plaider qu’un autre sera plus à même de poursuivre le parcours avec des « vedettes » gavées de gloire relève de la lucidité de l’homme ayant jaugé et jugé les qualités et les défauts du groupe qui lui était confié. Il sait qu’il les a conduits avec un brin de cette réussite qui l’a jamais quitté vers les sommets et que dans le fond il faut admettre que les lendemains ne peuvent pas toujours chanter. La passion que génère le Real s’efface aussi vite qu’elle a monté. Zidane a conservé en mémoire les sifflets des mauvais moments et les commentaires de médias qui ne vivent que sur les triomphes ou les crises mais jamais sur la normalité des résultats.
Cette « adoration » née des triomphes européens disparaîtra dans la moindre période de doute. L’ex-champion du monde l’a capitalisée et s’est constitué un véritable trésor de notoriété qu’il ne tient pas à dilapider. A-t-il en mémoire les images exceptionnelles des finales de la Coupe du monde avec ses deux coups de tête victorieux d’enfant surdoué de la balle et celui moins glorieux de réponse aux insultes de Marco Materazzi ? Probablement qu’elles trottent encore dans sa tête et il n’est pas certain qu’elles ne le hantent pas comme un exemple du passage toujours possible de la réussite optimale collective à la culpabilité individuelle lourde à porter. Sa force résulte réellement de l’analyse de tous ces moments sinusoïdaux allant de la félicité absolue à la détresse profonde. Il vient à nouveau de toucher à la première et il appréhende probablement d’affronter la seconde.
Zinedine Zidane est un autodidacte ayant appris des réalités et pas forcément des grandes théories. Il pressent qu’avec un Ronaldo sur le déclin et une ossature de joueurs manquant d’appétit pour la conquête de leur portion de gloire sportive il lui deviendrait impossible de renouveler les coups d’éclats des trois saisons précédentes où il a su allier l’envie de réussite de jeunes avec l’orgueil récurrent des briscards. Qu’y-a-t-il de plus ardu que de gérer des « nombrils » ? Surtout quand ils finissent par devenir plus excentriques dans la réussite ?
Son intelligence concrète puisée à la source de sa traversée de l’épopée d’un football désormais démesuré dans ses exigences et ses ambitions lui a permis de ne pas se laisser emporter par la folie des grandeurs. Retour dans le cocon ? repli stratégique ? peur de revivre le doute ? Volonté de se préserver ? Probablement un peu de tout ça ! Il est venu, il a vu et il a vaincu ! A quel prix ? Il est le seul à le savoir vraiment.
Tel Albert Camus il a profondément vécu ce constat : «  Après tout c’est pour cela que j’ai tant aimé mon équipe, pour la joie des victoires si merveilleuse lorsqu’elle s’allie à la fatigue qui suit l’effort, mais aussi pour cette stupide envie de pleurer des soirs de défaites ! » Le ressentir comme joueur participe de la formation apportée par le sport mais se retrouver impuissant à la fin du match constitue une expérience plus éprouvante puisque s’y ajoute cette fichue notion de responsabilité. Elle ronge lentement la sérénité et la motivation. Au Real plus qu’ailleurs l’entraîneur ressemble à Sisyphe devant rouler le rocher du succès, à chaque match, vers un pallier supérieur et beaucoup d’entre eux n’ont pu éviter d’être écrasé par une série d’échecs.
Couvert de lauriers et désormais noyé sous les louanges Zidane a eu la sagesse de se rendre compte que l’on ne peut pas éternellement « être et avoir été ». Il se retire sur la pointe des crampons avec une louable modestie dont manque tellement de celles et ceux qui détiennent un pouvoir. S’accrocher à la gloire et aussi dangereux que faire de l’escalade à mains nues sans système de protection en cas de chute. Le « Z.Z. » n’est pas un produit jetable ! Ce n’est pas non plus un euphorisant pour supporteurs idolâtres. Et encore moins un consommateur insatiable assoiffé de gloire ! Il a réalisé la plus superbe feinte de toute sa carrière. Il a repris d’une somptueuse volée les certitudes de ceux qui n’avaient d’autre but que de le porter au pinacle pour un jour le vouer aux gémonies. Zidane est un grand Homme car il donne un sens exemplaire à sa vie.

(1) Lire « Zidane l’abatros » dans mon livre LE JOUR OU… aux éditions Le Bord de l’eau