Au pays des tsars toute équipe espère beaucoup de ses stars car elles doivent hisser leur pays vers les sommets du hit-parade footballistique. Elles doivent éclairer le chemin souvent laborieux et obscur vers les phases finales. En dehors de Ronaldo qui dégaine avec un sang-froid de tueUr à gages élevés, les autres semblent vraiment ne pas être à la hauteur de leur réputation. Jusqu’à présent ce Mondial, comme bien d’autres est devenu celui des « soutiers », des seconds rôles, de ceux qui bossent au service des autres et tentent parfois de sauver ce qui peut encore l’être encore. La très grande majorité des gens figurant en haut des affiches ont forcément besoin de faire-valoir inconnus. Quand on parle du « carré magique » français des Coupes du monde 82, 86 ou que l’on regarde les prestations actuelles des Bleus, si l’on vante les génies qui le composèrent on oublie toujours ces récupérateurs discrets qui en étaient les bases. Qu’auraient été en Espagne le duo Giresse-Platini sans un certain Jean Tigana ? Qu’auraient fait au Mexique ces mêmes talents sans Luis Fernandez ? Zidane n’avait-il pas besoin de Didier Deschamps pour forunir la matière à travailler de ses pieds agiles ? Quand on regarde les Bleus de 2018 il est impossible de ne pas évoquer la vaillance et le sens du placement de Ngolo Kanté…C’est lui le boss discret et efficace.
Jean Tigana, l’ex-facteur varois a ainsi longtemps effectué la tournée des ballons à récupérer pour le compte de « Gigi » et « Platoche ». Infatigable il poursuivait en gardien de prison, les tentatives de fuite d’adversaires réputés dangereux. Il ratissaient les pelouses pour récupérer des « balles » mortes qu’ils apportaient en offrande à des meneurs de jeu susceptibles de leur redonner une vie. Jean Tigana a été lors du Mondial espagnol le pivot d’une équipe alliant le talent et le labeur. Il a nourri de cette expérience de soutier un caractère taciturne et des rancunes tenaces. Lors d’une rencontre avec Jeff Mezergues envoyé spécial de Sud-Ouest en une époque où la communication n’avait pas pris le pas sur les rapports humains directs, il apostropha le journaliste. Inhabituel !
« Et-ce que je peux vous voir un instant ? » lança de sa voix fluette un tantinet nasillarde celui qui était en stage de préparation avec l’équipe de France à Clairefontaine.
– Bien entendu ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Suis moi… ordonna Tigana en montrant l’escalier. Il gravit les marches vers les étages où se trouvaient les chambres de joueurs. Il ouvrit la porte de l’une d’elle, parfaitement rangée et y alla d’un couplet dépeignant son caractère : « Regarde ! Elle est beaucoup plus petite que celle de Platini. Tu trouves ça normal ? »
Jeff Mezergues peu habitué aux considérations sur les chambres d’hôtels dans lesquelles il passait en général peu de temps, resta coi. « Je ne suis pas traité comme je le mérite ! Tu imagines ? Pourquoi je n’ai pas la même chambre que lui ?»  ajouta Jean Tigana. Le grand reporter de Sud-Ouest prit acte de cette « injustice » qu’il n’utilisa jamais dans l’un de ses papiers ! En mal de reconnaissance l’enfant de Bamako a toujours été une écorché vif soucieux d’être vu autrement qu’un « porteur d’eau de vie » des ballons. Il n’a jamais été un tsar et même une star! Pourtant au Mondial espagnol « Jeannot » donna sa pleine mesure en jouant toutes les rencontres. Il fut l’un des artisans au sens propre du mot, de la victoire euroépenne des Bleus au championnat d’Europe de 84 en allant chercher au bout de lui même le ballon de la victoire offert à Platini lors du France Portugal de Marseille en demi-finale. Il ne marqua qu’un seul but sous le maillot bleu en 52 sélections mais fut indispensable à toutes les épopées. Il aimait à rappeler qu’il n’était passé par aucun centre de formation et qu’il avait franchi les échelons vers les sommets au mérite. Il n’admettait pas les entorses à la morale ou à la volonté.Il en devint ombrageux et dur. A propos de la lamentable équipe de France de Domenech, Jean Tigana avait eu un verdict sans concession lors du fiasco sud-africain lors du Mondial 2010 : « J’ai été indigné par l’affaire du bus. J’aurais donné n’importe quoi pour porter le maillot de l’équipe de France. Quand je vois ces petits cons refuser de descendre du bus, je suis outré. Ils méritaient des coups de pied aux fesses ». Au moins ça avait le mérite d’être clair !
Il doit se reconnaître en Ngolo Kanté, un « petit » d’origine malienne comme lui qui a dominé avec vaillance, abnégation et modestie les deux premières rencontres de la France en Russie. Des parcours exigeants via Toulon pour le premier, via Boulogne pour le second avant d’attendre le sommet les réunit dans une vision commune de la nécessité d’être le meilleur pour que l’on vous remarque. Pour le moment Kanté n’a pas trouvé devant lui les « alchimistes » qui comme au temps de Jean Amadou Tigana, étaient susceptibles de transformer ses « matières premières » arrachées dans les griffes des adversaires en actions en or ! Mais ça viendra peut-être : il le mérite !

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