Les jardins du château des ducs D’Epernon au-dessus de la ville bastide de Cadillac ont connu bien des soirées de liesse ne se voulant pas forcément populaire.Il est quasiment certain que Molière a diverti en ces lieux, par son talent de comédien naissant, le despotique Duc d’Epernon qui, faute de mater le monde, se contentait il y a 370 ans de tenter de reprendre place dans un Bordeaux en pleine ébullition. La large et haute façade de cette bâtisse, désormais propriété de la république, va renvoyer sous un ciel menaçant non pas les déclamations exagérés d’une troupe de saltimbanques destinée à distraire les puissants fiers de leurs trouvailles artistiques mais les notes ciselées du Jeune Orchestre symphonique de Montréal. Un véritable défi qui consiste à créer une bulle hors du temps dans une soirée où la seule musique perceptible montant des rues, conjugue les ponctuations aiguës des klaxons, les beuglements sourds des « cornes » actionnées par gens embrumés ou des hurlements répétitifs de groupes ayant mis en bière leur bonheur.
Une partie de la ville a l’esprit tournée vers une étoile venue de Russie et n’a cure de cette prestation inscrite entre « deux airs » et « entre deux mers » pour en faire un festival. Des « révolutionnaires » de bleu plus ou moins vêtus ont pris le contrôle de Cadillac repliée devant ses écrans, quelques heures après la conquête du monde par une bande de « va-en-crampons » réalistes et combatifs. Sous le regard blasés d’habitants âgés assis sur des chaises de cuisine sorties pour la circonstances sur le trottoir devant leur porte, dans la moiteur de la nuit défilent des automobiles parées aux couleurs tricolores avec des partisans juchées sur le toit, sur le capot ou hors du véhicule le corps passé par les vitres ouvertes. Une étrange similitude avec ces clichés en noir et blanc de l’époque de la Libération quand les tractions avant traversaient les villages pour annoncer une ère nouvelle, celle du rassemblement du peuple français. Le contraste était absolu avec ces spectateurs sagement assis sur des bancs sommaires ou des chaises de jardin qui, dans le fond, venaient justement en cure de désintoxication !
Lorsqu’avec humour Louis Lavigueur, éminent chef d’orchestre franco-canadien, lança le concert dans ce cadre chargé d’une histoire séculaire il ne put s’empêcher de faire une allusion à ce contexte un peu particulier dans lequel se déroulait ce concert. Il rappela que l’opéra Rienzi avait été joué en avant-première à Paris et il en fit un hommage aux vainqueurs du jour. Pédagogue et passionné il situa l’ouverture de telle manière que la centaine d’auditeurs puisse s’approprier au mieux une œuvre peu connue.
Alliant une légèreté imprévue et quelques envolées sporadiques puissantes la création de Richard Wagner capta l’attention d’un public parfois perturbé par des interférences imprévues. La passion intérieure perceptible sur les pelouses s’accommoda mal des excès sonores débridés montant de la la rue longeant les remparts. Les cris stridents de forte désapprobation des martinets sillonnant le ciel encore à peine remis de l’orage accompagnèrent une prestation musicale millimétrée d’un ouvrage très contrasté et surprenant. Lentement la sérénité revint. Les célébrations d’unité nationale s’estompèrent inexorablement comme pour illustrer leur caractère éphémère. Il était désormais possible de respirer les airs plus légers et plus purs.
Les lumières vinrent au secours d’un orchestre compact comme pour leur permettre d’éclairer davantage leur présence au pied de cette façade majestueuse silencieuse figée justement dans le silence mortifère des vieilles pierres. Annoncée comme un menu « copieux » la deuxième symphonie de Johannes Brahms ne pouvait que révéler la virtuosité collective positive des Montréalais. Il avait fallu un quart de siècle au maître allemand pour écrire sa première œuvre car selon Louis Lavigueur il avait peur de la comparaison avec Beethoven pour lequel il avait une profonde admiration.Celle-ci naquit plus vite. Avec une indéniable élégance, une technicité remarquable et une finesse donnée par la baguette magique du maestro franco-canadien le Jeune Orchestre Montréalais démontra une fois encore que la valeur collective restait le meilleur atout pour atteindre les sommets. Le château résonna des douces mélodies d’une époque alors qu’il avait déjà oublié sa splendeur mais qui rappela qu’ici une caste sociale avait fait la fête alors que désormais des festivals comme ceux qu’organise le JOSEM permettent au plus grand nombre de se retrouver dans le plaisir du partage. Epuisés, heureux, souriants les musiciens obtinrent leur victoire, celle du bel ouvrage et du sentiment d’avoir tout donné pour le plaisir des autres…
Quelle jeunesse est la plus belle ? Celle qui construit et offre ou celle qui suit et célèbre ? Celle qui se pare brièvement de tricolore ou celle qui échange à l’échelle des continents ? Celle qui rejette l’autre à travers ses votes mais qui loue ensuite (durant quelques heures) la diversité des origines ou celle qui pratique le partage culturel ? Celle qui rassemble pour donner ou celle qui se rassemble pour célébrer ? Je ne le sais et je me garderai bien de me prononcer. Je suis simplement heureux que « ma » soirée réputée historique ait été celle de la mesure et de la beauté musicale. Ne le dites pas autour de vous…

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