Dans quelques jours il y aura 60 ans que je suis entré au Cours complémentaire de Créon dans la cinquième classe de sixième de son histoire. La première avait ouvert avec une demi-douzaine d’élèves qui dut cohabiter dans la classe des Fins d’Etudes 2 lors le l’année scolaire 54-55 ! Il avait fallu la force de persuasion d’un instituteur pugnace, motivé, engagé pour que l’inspecteur d’académie accepte cet embryon « d’ère secondaire » pour les enfants des écoles publiques rurales de tout l’Entre-Deux-Mers. Je fus justement le premier garçon sadiracais à accéder à la sixième et je le devais à un couple d’enseignants eux-aussi imprégnés de la volonté de promouvoir les enfants du peuple. Un événement dans le village… puisque tous les autres « admis en classe de sixième » avaient dû rejoindre un lycée bordelais en internat. Même si ça fait vieux con je peux vous assurer que je voue une reconnaissance éternelle à ces élus locaux et ces instituteurs qui avaient pris l’initiative d’offrir une chance prendre l’ascenseur social à 35 enfants d’un vaste territoire dépourvu jusque là d’un collège. L’État déjà ne s’intéressait guère à cette catégorie sociale surtout en zone rurale… J’étais le plus fier et le plus heureux des enfants en enfourchant ma bicyclette pour partir le lundi 1( septembre.
Devenu conseiller municipal de Créon engagé et militant en 1953, Camille Gourdon obtint en effet de ses collègues la construction, entièrement financée par la commune, du bâtiment (1) permettant de franchir la frontière entre « cours complémentaire » et « collège d’enseignement général mixte ». Durant vingt-cinq ans il en sera ainsi : les collectivités territoriales (syndicat intercommunal) assureront le financement des nécessaires agrandissements de qui finira par être appelé « collège d’enseignement secondaire ». Créon assuma sa part sans rechigner puisque les collégien(ne)s n’étaient pas majoritairement de son territoire puisque beaucoup d’entre eux arrivaient chaque matin de villages voisins ou lointains (Sauveterre, Saint Brice, Branne…) sans que leur commune participe au financement de l’établissement.
Environ 150 élèves allant de la sixième à la troisième cohabitaient dans une cour en terre battue avec l’école de garçons puisque le directeur était le même. Une grande majorité de la quinzaine d’enseignants étaient des instituteur(trice)s expérimenté(e)s pour lesquels l’accès au statut de professeur(e)s représentait une véritable promotion professionnelle. Ils avaient une authentique connaissance des réalités socio-économiques des enfants qui leur étaient confiés. Un seul objectif, une seule passion, une seule motivation : les conduire le plus haut possible dans la réussite sociale. Filles et fils d’immigrés italiens, espagnols, polonais… « bénéficiaient » d’une attention particulière. J’en sais quelque chose. Ce collège, boudé par les familles considérant que le niveau était pas assez élevé compte tenu de l’origine des professeur(e)s et affichait une mixité sociale « dangereuse », a pourtant été un superbe creuset de la réussite républicaine de celles et ceux qui auraient été les « oubliés » d’un système éducatif élitiste. Très rares sont en effet été les « agrégés » ou les « polytechniciens » qui ont émergé de ce premier établissement créonnais d’une autre époque. Entre 1958 et 1965 à peine une demi-douzaine a fini par être médecins ou dans le secteur de la santé (sage-femme), une douzaine est devenue institutrices, instituteurs ou professeur(e)s, une trentaine a intégré les écoles professionnelles d’EDF ou de GDF, des Ateliers Industriels de l’Aéronautique, de l’Armée de l’Air, d’infirmières ou des banques et une vingtaine est partie vers les lycées publics bordelais pour poursuivre leurs études.
Arrivant directement en classe de cinquième un certain nombre de reçu(e)s au certificat de fin d’études primaires tentaient de rattraper le train du savoir (surtout en anglais) qu’ils avaient manqué au cours moyen 2. Un défi que peu d’entre eux parvint à relever mais qui a tout de même permis à certain(e)s de retrouver le chemin vers cette fameuse ascension sociale indispensable pour donner une assise crédible à la République. La sélection s’effectuait en effet par la capacité à atteindre des étages plus ou moins élevés de la hiérarchie professionnelle et surtout pas par l’échec scolaire. A peine 15 % des collégien(ne)s créonnais ont obtenu un baccalauréat entre 1958 et 1965. De ma classe de CM 2 au bourg de Sadirac nous n’aurons été que trois ! Mais c’était il y a soixante ans !
Lundi matin de collège départemental de Créon accueillera plus de 900 élèves avec 9 classes de sixième dont l’effectif ne dépassera pas 25 élèves pour favoriser la réussite scolaire du maximum d’entre eux. Plus d’une centaine d’enseignant(e)s formés à l’université prendra en mains cette jeunesse arrivant quotidiennement par une vingtaine d’autocars de ramassage financés par la région Nouvelle-Aquitaine et qui s’installeront dans des locaux aménagés par le conseil départemental. tout a été réfléchi pour que la réussite soit au rendez-vous.
La perception de l’éducation a été bouleversée… pour dit-on davantage de citoyenneté, de responsabilité et d’autonomie. j’en doute! Une mesure phare va éclairer l’avenir : l’interdiction du mobile au collège ! Où en est-on arrivé? Comment ne pas avoir envie de relire le message de Jules Ferry aux instituteurs du 27 novembre 1883lettre Jules Ferry. Je sais je suis vraiment un vieux con d’instit dépassé, réac, amnésique ne comprenant rien à cette époque !
(1) c’est le bâtiment actuel de l’école albanie Lacoume dont le préau est devenu la salle de cantine.

4 Réponses

  1. françois

    Bonjour !
    Je viens de (re)lire cette lettre aux instituteurs (de 1883!) par M. Jules Ferry, lettre célèbre, dont j’avais eu vent, et étonnante d’actualité ….après 135 ans ! Le style n’est certes pas numérique ou SMS mais que de vérités doctement exprimées, toujours à méditer et à APPLIQUER !
    Souhaitons( sans trop y croire) que ce document, très certainement abandonné dans les IUFM modernes, aura été distribué à la rentrée des enseignants de même que, lundi, à de très nombreux parents d’élèves car les premiers éducateurs sont….les parents !
    Quant au «  vieux con d’instit dépassé, réac, amnésique ne comprenant rien à cette époque », relève fièrement la tête : ce n’est qu’avec le recul des années que les adjectifs prendront un caractère ridicule et …archi nul !
    Amicalement

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  2. bernadette

    le classement des etablissements scolaires existent encore. La profession des parents est toujours d’actualite. Le rural n’est pas la ville.
    Apprendrz a lire, ecrire et compter restent plus que jamais la devise.

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  3. DELOS

    Pour moi ça fera 47 ans que j’ai franchi, les portes de ce collège. Je n’y suis restée que 2 ans, sixième et cinquième, après je suis entrée dans un lycée professionnel dans lequel on y entrait que par concours et dans lequel j’ai été formé pour être comptable. Je garde un très bon souvenir de mon passage éclair au collège de CRÉON. Jean-Marie on n’est jamais un vieux con, on est simplement des personnes ayant des souvenirs qui parfois font sourire les jeunes, le temps passe leur tour viendra.

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