Il y a maintenant un peu plus de 95 ans, Silvio Darmian et Pasqua Scarcetto, mariés depuis le 19 janvier 1922, après un long et périlleux voyage, s’installaient dans le quartier italien de Talange au cœur du bassin minier lorrain. Ils arrivent tous deux de San Stefano de Zimella (1) village très rural de la plaine de Vérone. Enfants de familles nombreuses ils n’ont aucun avenir sur les maigres propriétés familiales et donc, poussés par le seul souci de trouver un travail pour nourrir leur avenir commun, ils quittent leur terre natale pour rejoindre les hauts-fourneaux lorrains manquant de main d’œuvre après la « saignée » terrible de la Grande guerre. Ils quittent aussi une Italie tombée aux mains de Benito Mussolini qui a marché sur Rome et a été investi comme chef du gouvernement. Les lois fascistes vont être édictées et les époux ne retourneront en Vénétie que des décennies plus tard ! Sur place à Talange, Luigi Darmian le « grand frère » qui les a fait venir était déjà entré au service des fameux « maîtres des forges » qui faisaient tourner leurs usines à fonte et à acier 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ! Son frère et sa belle sœur n’eurent droit à leur arrivée qu’à une pièce au-dessus d’un café « rital » pour leur famille vite renforcée par l’arrivée au monde de Claire Marie début 1923 (Clara Maria fut refusé à l’état-civil) et en avril 1924 d’Eugène Auguste (Eugenio Augusto n’eut pas l’heur de plaire à la Mairie!) qui fut probablement déclaré deux ou trois jours après sa naissance.
Ces immigrés regroupés au plus près d’une lieu de travail exténuant, dans des masures ou des taudis à l’écart de tout le reste de la population, repliés sur eux-mêmes n’étaient guère les bienvenus dans une région récemment libérée du joug prussien. Ils subsistaient en autarcie… constituant une communauté ayant bien du mal à s’intégrer dans un tel contexte. Il leur faudra attendre le 4 décembre 1933 pour obtenir, plus de 10 années après leur arrivée leur naturalisation française familiale par décret de la République. Une véritable aventure débutait pour ma tante âgée de 10 ans, mon père âgée de 9 ans et mon oncle de 5 ans pour lequel l’instituteur secrétaire de mairie tolérant de Cursan, petite commune proche de Créon avait accepté les prénoms de Mario, Michelino ! Les « immigrés économiques » devenus des « réfugiés politiques » ayant refusé de rejoindre les fascisme transalpin, allaient mettre beaucoup d’énergie pour s’intégrer et trouver leur chemin dans une période où une nouvelle guerre provoqua bien des soucis.
Le 26 septembre 2018, presque 85 ans plus tard, après huit ans de patience et de démarches, le petit-fils de Eugène et l’arrière-petit-fils de Silvio, a prêté serment d’allégeance à sa gracieuse majesté Elisabeth II au Canada. On raconte dans la famille italienne que Silvio avait caressé l’espoir de franchir l’Atlantique pour aller quérir fortune aux États-Unis mais que faute d’argent pour les billets de la traversée sur un paquebot il s’était résigné à rester en France. Silvain vient d’acquérir en quatre générations une troisième nationalité pour la branche des Darmian ayant la bougeotte. Petit-fils d’un italien naturalisé français il est devenu officiellement franco-canadien ! Comme Aurore, sa compagne attend un enfant nous aurons une internationalisation réelle d’une famille ayant choisi l’émigration comme projet de vie. C’est une superbe coïncidence ! C’est une plaisir profond!
Les raisons n’ont guère changé à 95 ans d’écart même si l’échelle des valeurs est bien différente. N’empêche que Silvio et Silvain qui ne se sont malheureusement jamais croisé dans la vie, ont voulu se construire un avenir meilleur que celui que leur proposait leur pays d’origine. Tous deux ont simplement profité de l’appel de leur nouveau pays d’accueil en faveur de gens pouvant rapidement s’adapter au monde du travail puisque la pénurie est patente. En 1922 la France manquait de main d’œuvre (10 % de la population active a disparu) et en 2018 le Québec cherche désespérément des techniciens, des personnels de santé, des enseignants, des ouvriers spécialisés pour maintenir son dynamisme économique et sa culture française. Au cours des dix prochaines années, le marché du travail québécois devra combler plus de 1,3 million d’emplois, dont plus de 90 000 emplois déjà vacants aujourd’hui. L’immigration a toujours été une chance pour le pays qui a la volonté de faire réussir les gens qu’il accueille et jamais le slogan n’a changé : les immigrés viennent manger le pain des locaux qui ne peuvent plus ou ne veulent plus en faire ! C’est une règle immuable !
Mon fils Silvain et mon grand-père Silvio sont réunis symboliquement par leur trajet personnel mais surtout par une vraie volonté de vivre autrement, de construire autrement, de progresser autrement. J’ai la ferme certitude que pour autant aucun des deux n’a oublié ses racines car elles sont le fondement de leur ADN familial. Ailleurs n’est pas forcément un abandon, un renoncement, un aboutissement mais plus certainement un cheminement courageux vers son propre destin ! Pour le petit-fils et le père que je suis c’est une immense fierté.

(1° désormais le village s’appelle Zimella

3 Réponses

  1. Maria LAVIGNE

    Beaucoup de similitudes dans le parcours de vie de votre famille avec la mienne. Permettre une vie qu’ils souhaitaient meilleure pour leurs enfants était le but de mes parents. Sans papiers, ils ont connu des périodes très compliquées alors qu’ils avaient du travail dans les vignobles, travail que ne voulaient plus faire les autochtones. La mécanisation n’existait pas et papa y a laissé la santé. Plusieurs membres de notre famille sont aussi partis, les uns en Australie, d’autres en Allemagne, d’autres aux U.S.A, mes parents voulaient partir au Brésil mais pas d’argent pour les billets. Aujourd’hui, c’est notre petit fils qui est en Nouvelle Zélande.
    Quant à moi, un peu de ma terre natale m’accompagnera lors du grand départ, mélangée à la terre de France qui nous a accueillis;

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  2. Maïté Bougès

    Bonjour Mr Darmian, l’histoire de vos grands parents ressemble à celle de mes grands parents Fiori Bortot et Félicita Polèse, arrivée en France, chez celui qui deviendra mon grand père Bougès, à Camiran.
    Auparavant ils s’étaient eux aussi établi en Alsace où ma mère est née en 1925, à Bulh. Mon grand-père travaillait dans les mines de potasse. Puis ils sont répartis en Italie pour revenir en 1933 à Camiran, après que des cousins germains de Fiori installés à SainteFoy la grande, avaient déjà créé une distillerie. Début 33, ils sont allés voir mon futur grand-père Raphaël Bougès pour lui demander d’accueillir la famille de Fiori. C’est ainsi que Fiori et Félicita sont arrivés en France avec les grands parents Bortot, trois petites filles dont ma mère, Clélia et ma tante Pierina. Raphaël Bougès leur a donné un travail et un logement. Auparavant il avait financé l’installation des 3 cousins à Sainte Foy. Lesquels cousins s’étaient engagés à rembourser jusqu’au dernier centimes l’argent prêté, ce qui a été fait. Aujourd’hui il y a des Bortot, et des descendants en Gironde, en Aquitaine, en Lorraine, en Argentine, dans la région parisienne. Et depuis plusieurs années un de mes neveux Thomas Raphaël Bougès, vit à Montréal, il est marié avec Liliana, une Colombienne, ils ont une petite fille qui s’appelle Charlotte. Thomas est Français et Canadien, Liliana est Colombienne et Canadienne, elle sera prochainement Française. Quant à Charlotte pour l’instant elle est seulement Canadienne et comme sa maman elle aura les 3 nationalités, si c’est possible. Les histoires des immigrés se ressemblent, mes grands parents ne sont pas venus en France de gaîté de cœur, ils y ont été contraints, comme tous ceux qui risquent leur vie aujourd’hui pour venir en Europe. Bonne journée, cordialement

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  3. J.J.

    Il n’y a pas besoin de venir d’un pays « étranger » pour vivre une existence d’immigrés.
    Un de mes arrières grands pères a quitté son Périgord natal où il ne pouvait éspérer qu’un chiche avenir d’ouvrier agricole. Devenu charpentier, il a travaillé à la construction des casernes après le conflit de 1870, la France préparant sa sanglante revanche…. Ses enfants et petits enfants ont assuré leur avenir dans les emplois de l’industrie du papier, alors en plein essor.
    Un autre de mes ancêtres a lui aussi quitté son Auvergne natale, conscrit en 1870 pour ses 7 ans de service militaire. A sa libération, après avoir amassé un petit pécule, il a tenté de monter des galeries ( genre Bonheur des Dames) . Malheureusement il fut grugé et ruiné par ses associé et n’y survécut pas. Ses enfants également trouvèrent de l’emploi dans les papeteries.
    Ses frères, « bougnats » débarqués de leurs pauvres villages du Cantal, plus heureux « montèrent » à Paris où ils firent fortune.
    Tous, même sans venir de très loin, fûrent à un moment des étrangers.
    Qui a prétendu que l’homme (et la femme…) est un animal sédentaire ?

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