Du plus loin que je me souvienne j’ai participé aux cérémonies officielles devant un monument aux morts de la Grande Guerre (et malheureusement des suivantes) dans mon village natal de Sadirac. Le Maire de mon enfance, André Lapaillerie, lui-même valeureux combattant de 14-18 à Verdun puis après blessure dans l’aviation, donnait à chaque rendez-vous une solennité particulière. Je les vivais comme un moment important de l’année, un rendez-vous qui me rapprochait de ce que je ressentais d’une période encore douloureuse présente dans tous les foyers. J’y ai appris l’exigence qu’avait eu la République à l’égard de son Peuple. J’y ai partagé l’émotion sincère d’une génération marquée par les stigmates de  « la guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas » comme l’a écrit Paul Valéry. J’y ai perçu cette tristesse, qui en ce jour de mémoire, envahissait le cœur de mon arrière-grand-mère veuve de cette effroyable boucherie dont on ne retient que les noms de ceux qui l’ont ordonnée en oubliant chaque année davantage ceux qui en ont été les victimes.
Enfant de l’école publique conduit par mon instituteur ; collégien accompagné par le directeur du Cours Complémentaire ; élève instituteur forgé dans le creuset républicain de l’École normale puis acteur de la vie sociale ou élu local, j’ai rarement manqué ces rendez-vous de la mémoire que nous devons aux noms éternellement figés dans le marbre ou la pierre d’un monument. Leurs lettres méticuleusement gravées sur un édifice plus ou moins ostentatoire, m’interpellent encore et toujours. Dans les villages où je passe je prends en effet souvent connaissance, seul et en silence, de ces trop longues listes nominatives étincelantes car redorées ou tristes car usées par le temps, suivies de prénoms d’un autre temps, parsemées de répétitions que l’on suppose dramatiques, de similitudes étranges ou de particularismes patronymiques étonnants. Chaque fois, partout les mêmes questions reviennent. Quelle réalité humaine recouvrent-elles ? Quelle douleur portent-elles ? Quelles souffrances physiques et morales dissimulent-elles ? Quels sacrifices représentent-elles? Quels parcours de vie et de mort les accompagnent ?  Quel drame humain mémorisent-elles ? Quels visages cachent-elles ? Quels sacrifices inconscients ou consentis partagent-elles ?
Durant des décennies, des parents, des frères ou des sœurs, des veuves, des filles ou des garçons, des voisins, des camarades ou des compagnons silencieux ont su mettre un visage, une histoire, une anecdote pouvant réchauffer la froideur de ces matériaux modestes ou luxueux des Monuments peuplés de fantômes de citoyens broyés par une guerre. Ces hommes dans leur diversité philosophique, culturelle, politique, matérielle, de statut social ont désormais l’égalité de l’anonymat et parfois même de manière croissante, de l’indifférence devant eux ! Il est louable de les remettre dans leur contexte mais qui peut le faire puisqu’ils n’ont que des destins ordinaires quand dans la cour des Invalides il est aisé de retracer la carrière étincelante de ceux qui ont reçu leur bâton de maréchal.
Chaque monument reste en effet le reflet d’une réalité sociale, d’une perception particulière, d’une espérance collective de paix ou d’un désespoir commun. Son emplacement et son style correspondent en effet à une vision que les élus ont eu de ces moments tragiques de notre Histoire. Cet ouvrage constitue donc un mausolée rassembleur de combattants parfois partis pour ce qu’ils appelaient la « der des der ». Il fige la diversité de ces édifices dans le temps, souvent moins d’un siècle après que les enfants d’une Patrie  soient entrés dans une éternité qu’ils ne souhaitaient jamais voir venir.Paix à eux mais il est certain que ces soldats héroïques figés dans un élan glorieux ou enveloppés par les plis du drapeau rappellent seulement aux vivants oublieux ou exaltés que l’Histoire peut encore bégayer. La mère agenouillée ou l’enfant abaosurdi implorent que demain ne ressemble pas à hier.
Le dernier tué de la guerre a le mérite de provoquer l’empathie médiatique. Augustin Trébuchon ce modeste berger de Lozère occupe ainsi une place dans la grande guerre : celle de dernier soldat tué pendant la Grande Guerre. Il représente aussi le mensonge institutionnel puisqu’au même titre que ses 17 frères d’arme tombés le 11 novembre il fut une victime à dissimuler pour l’armée française qui falsifia la date de leur véritable date de disparition (on les fit mourir le 10), pour éviter de ternir le jour de l’armistice.
On oubliera sans nul doute que le premier à tomber sous les balles du nationalisme ou du populisme ferments des affrontements entre les peuples européens en 1914 a été Jean Jaurès. Symptomatique d’une certaine forme de mémoire sélective qui considère que le coup de feu tiré par un Boche est plus glorieux que celui d’un extrémiste nationaliste anéantissant une vie consacrée à la paix. La victoire de 14-18 a été celle d’un Peuple dans sa diversité profonde, modeste, anonyme ou presque, qui est le seul qui mérite un hommage solennel dans sa globalité.
Devant les Monument aux morts le seul véritable hommage consisterait à restituer à l’air environnant la sonorité d’un nom dormant dans une terre froide du Nord de la France ou figé dans la pierre. Il suffirait de lire ce couplet de la merveilleuse chanson « Ma France » de Ferrat pour qu’ils retrouvent vie
(…) Leurs voix se multiplient à n’en plus faire qu’une
Celle qui paie toujours vos crimes vos erreurs
En remplissant l’histoire et ses fosses communes
Que je chante à jamais celle des travailleurs
Ma France (…)

6 Réponses

  1. Philippe LABANSAT

    J’avoue moi aussi que si je passe devant un monument aux morts, je mets un point d’honneur à lire tous les noms, sans en oublier un.
    Je pense à mon grand-père antimilitariste, jeté dans la grande guerre.
    Je me souviens quand il me montrait avec émotion les photos de ses régiments, et égrénait la liste impressionnante de ses copains morts au combat : celui-ci a été tué là, celui là une balle dans la tête, celui-là est mort dans mes bras, et encore, et encore… Sur une photo, 3 d’entre eux, seulement, étaient revenus.
    Il faut dire que, pour les théâtres de combats, le régiment des basques avait été soigné (Verdun, Chemin des dames, entre autres).
    Mon grand-père a fait toute la guerre (appelé en 1913), gazé en septembre 1918, ce qui lui a valu presque 2 ans de sanatorium.
    Il a refusé tout ce qui était médailles, commémos, avait une détestation des officiers (avait tenu à rester 2ème classe alors qu’il était bachelier, rare à l’époque) et je sais que jusqu’à la fin de sa vie il cauchemardait sur la guerre…

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  2. Bernadette

    Mon grand’père était né l’année de la grande omelette qu’il disait en 1902. J’ai entendu beaucoup d’histoires de guerre, de régiment. Il aimait se retrouver avec ses copains de régiments de classes différentes boire le vin blanc et mangeait des noisettes.
    Les médailles le faisaient mettre en furie comme la médaille du mérite agricole et bien d’autres choses encore.

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  3. faconjf

    Bonjour,
    en ce 11 novembre 2018, j’ai une pensée pour tous ces pauvres soldats, MPF ( Morts Pour la France) pour les mutilés et traumatisés par cette boucherie. Mon grand père maternel découvrant stupéfait les stocks monstrueux de matériel militaire dans les entrepôts de Versailles en 1919, alors que les combattants manquaient de tout !!! Mon grand père paternel nettoyeur de tranchées, traumatisé à vie par les horreurs auxquelles il avait participé.
    « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas » Paul Valéry.
    Permettez que je révèle le nom d’un grand oublié de cette guerre, cette absurdité historique, Basil Zaharoff. Basil Zaharoff fut longtemps la représentation typique du marchand d’armes et du profiteur de guerre, qui parvenait à vendre ses stocks à tous les pays en guerre de par le monde, au forces de la Triple-Entente en même temps qu’aux forces de la Triple-Alliance entre 1914 et 1918… Il fut un marchand d’armes et un financier ayant plusieurs nationalités, directeur et président de la société Maxim-Vickers-Armstrong durant la Première Guerre mondiale.La branche anglaise de la Vickers produisit à elle seule, sur la durée de la guerre, 4 bâtiments de lignes, 3 croiseurs, 53 sous-marins, 3 navires auxiliaires, 62 bâtiments légers, 2 328 canons, 8 millions de commandes d’acier, 90 000 mines, 22 000 torpilles, 5 500 avions et 100 000 mitrailleuses. Les historiens déclarent « Sa puissance et son influence étaient telles » que les gouvernements de l’Entente étaient obligés de le consulter « avant de faire des plans pour chaque grande attaque ». Et en même temps il faisait procéder au ravitaillement des sous-marins Allemands en méditerranée. C’est sous sa pression que « pendant tout le conflit, aucune action offensive ne fut dirigée par les alliés contre les hauts-fourneaux et fabriques d’armement de Briey et de Thionville, qui étaient aux mains des Allemands et avaient une importance vitale pour les approvisionnements en minerai » ; en effet « le plus important » pour lui était de s’assurer que toutes les installations « où il avait des intérêts, dans tous les pays, demeurent intactes jusqu’à la fin de la guerre ». Zaharoff a eu encore une autre occasion de contribuer à la prolongation de celle-ci. En 1917, lors des tentatives de paix par l’entremise du prince Sixte de Bourbon-Parme, ou du président Wilson, son avis avait été sollicité. Il s’était déclaré « entièrement pour continuer la guerre jusqu’au bout », ce qui n’était pas difficile à comprendre au regard des affaires florissantes qu’elle lui assurait . La corruption était un des plus puissants leviers entre ses mains, les hommes politiques français Louis Barthou, Aristide Briand et surtout Clemenceau. Clemenceau, Le père la victoire, Le Tigre avait d’abord envisagé de le faire fusiller (ou au minimum de diligenter sur lui une enquête), à cause des livraisons de carburant aux U-Boot. Puis il s’était ravisé, ils étaient « au mieux » avec Zaharoff. Il y avait entre eux « des secrets ». Le marchand de canons avait casé plusieurs membres de la famille Clemenceau : Paul, un frère, était administrateur d’une dizaine de sociétés d’explosifs, Albert, un autre frère, avocat de Schneider et administrateur de « la plupart des sociétés dirigées par Zaharoff », Michel, le fils, un des dirigeants de la filiale française de Vickers-Armstrong. Ils avaient un ami commun : l’entrepreneur corse Nicolas Pietri et un domestique successif : Albert, chauffeur de Zaharoff puis valet de Clemenceau. En revanche, Jaurès a été son « ennemi invétéré ». Il a été assassiné le jour même où Zaharoff a été fait commandeur de la Légion d’honneur. Magnat de la presse, Il contrôlait plus de vingt journaux en Europe : France, Grande-Bretagne, Russie, Grèce notamment. En Allemagne certains de ses agents étaient correspondants militaires de journaux. Sa devise était « Pas de canons sans rédaction ! ».
    Dommage que cette saga n’est jamais été portée à l’écran!!!
    Salutations républicaines

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  4. faconjf

    Aujourd’hui, se réunissent à nos frais, les « Grands de ce monde » pour parler Business sous couvert de la commémoration de la « Grande Guerre ». Le Forum international pour la paix a été co-fondé en 2002 par Ofer Bronchtein, Israélien, ancien collaborateur d’Itzhak Rabin ainsi que par Anis Al Qaq, alors représentant de l’Autorité palestinienne en Suisse. La création du Forum marque l’aboutissement d’une volonté commune de refuser la fatalité du conflit israélo-palestinien. Son objectif est de soutenir toutes mesures concrètes visant à mettre en place les fondements d’une coopération future et durable entre les deux peuples.
    Le forum international pour la paix est victime d’un hold-up de Macron!

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