Voici le discours prononcé au nom du Président du conseil départemental lors du 75° anniversaire de la rafle du 10 janvier 1944 à Synagogue de Bordeaux

« Par ma voix, Jean-Luc Gleyze, Président du Conseil départemental de la Gironde vous assure à toutes et à tous, de sa reconnaissance pour l’avoir l’associé à cette cérémonie visant chaque année, ranimer la lueur mémorielle de l’un des souvenirs les plus douloureux pour la communauté juive de Bordeaux, de la Gironde et plus largement de la région.
Vous témoignez ainsi d’une volonté de rassemblement, d’union, de partage d’un événement qui constitue une déchirure terriblement cruelle dans notre histoire commune, dans votre histoire communautaire.
Dans cette période marquée par la violence des actes et des mots, par des formes inquiétantes de haine, par des accrocs délibérés aux valeurs républicaines, je tiens en son nom à vous assurer de notre attachement à ces moments où nous nous penchons solidairement sur notre passé aussi terrible soit-il.
C’est plus que jamais indispensable.
C’est plus que jamais essentiel.
C’est plus que jamais salutaire de rappeler comme l’avait fait Jacques Chirac pour commémorer une rafle parisienne aussi effrayante que celle qui s’est déroulée dans notre département, il y a 75 ans maintenant :
« La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. » Elle leur livrait des femmes, des enfants, des personnes âgées, des gens invalides, des familles horriblement déchirées en sachant parfaitement quel sort terrible les attendait. Un crime prémédité, planifié, organisé au nom de principes niant la valeur de l’Homme au sens générique.
Permettez-moi, mesdames et messieurs de faire une brève allusion à ma vie personnelle. J’évoquerai simplement les tourments qui hantaient ma mère alors jeune secrétaire à la Mairie de la commune de Sadirac, mon village natal à quelques dizaines de kilomètres d’ici.
Un jour elle m’a remis des fiches sorties d’une chemise jaunie où était laconiquement écrit « recensement juifs ». Sur l’une d’entre elles, était écrit d’une belle plume d’encre violette : Ariane, Rose Kristeller née à Bordeaux le 2 septembre 1938. C’était celui d’une petite fille au visage de poupée, aux boucles blondes et au regard bleu.
Ma mère alors âgée de 16 ans l’avait aperçue avec ses parents sur le quai de la gare de Sadirac encadrée par deux gendarmes qui étaient passés en mairie récupérer les noms et les adresses des juifs réfugiés dans des fermes isolées.
Elle me parlait toujours de cette image ancrée dans sa mémoire au moment de la commémoration du 8 mai et me disait : « Je n’ai su que bien plus tard que cette petite était partie pour la mort (elle est décédée à Auschwitz quelques mois plus tard) et qu’elle avait été séparée de ses parents. Je me suis toujours sentie coupable de n’avoir rien fait… Mais que pouvais-je faire ? » Cette question la taraudait et le visage de cette petite lui revenait sans cesse à l’esprit.
Pour Ariane Rose, ses parents, sa famille entièrement décimée par la barbarie, le cynisme, la lâcheté comme des milliers d’autres nous nous devons de tout mettre en œuvre pour que la poussière de l’indifférence, le voile de l’ignorance, la boue du mensonge ne recouvrent pas leurs visages désormais perdus dans la nuit du temps.
Ariane Rose revenait sans cesse du monde des suppliciés dans la mémoire de ma mère. Il est dans la mienne car j’ai retrouvé une photo d’elle avec sa mère dans les documents relatifs à la Shoah.
Pour elle et pour tant d’autres victimes innocentes nous sommes redevables du maintien de la fraternité dans une société de plus en plus dépourvue de repères historiques et qui banalise outrancièrement les mots au nom d’une liberté d’expression parfois dévastatrice.
Chaque jour monte d’un cran dans ce monde l’intolérance, la violence verbale et physique, les insultes ou les insinuations racistes, les exclusions sélectives, les oublis angoissants.
Sommes-nous toujours à la hauteur des enjeux ? Sommes-nous assez mobilisés pour y résister, pour les réprouver, pour les combattre ?
Ne sommes-nous pas tentés de ne rien entendre, de ne rien voir, de ne rien dire au prétexte que ce serait inutile ?
N’oublions-nous pas trop vite qu’être citoyenne ou citoyen c’est aussi exercer notre devoir de dénonciation de celles et ceux qui nient la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité ?

« Il faut toujours rester strict sur les principes, ne pas accepter ce genre de négociations, car on se met au même rang que ceux qui commettent les pires horreurs. Aujourd’hui nous devons entendre cette leçon, c’est comme ça que nous resterons fidèles à la mémoire, fidèles au souvenir, en sachant que l’on doit refuser le mal dès qu’il se manifeste. On doit refuser toute haine entre les êtres humains, on doit refuser tout racisme, car de fil en aiguille et de petit compromis en petit compromis, on ne sait jamais quand on arrive au pire ». Ainsi s’exprimait Simone Veil lors d’une intervention lors de la commémoration de la rafle du Val d’Hiv’.
Le pire est-il si loin que ça ?
Le pire est-il inenvisageable ?
Le pire n’existe-t-il pas déjà ?
Le conseil départemental fera tout ce qui est en son pouvoir pour que le « pire » n’arrive jamais grâce aux initiatives éducatives sous toutes les formes possibles et grâce à son soutien à toutes les associations ou structures qui œuvrent à la tolérance, à la fraternité, à la liberté de penser.
Mesdames et messieurs, 75 ans plus tard la peste brune s’étend et se nourrit encore de l’ignorance, de la démagogie, de la haine de l’autre, de l’absence de références sociales.
N’acceptons jamais que le regard des enfants, comme celui d’Ariane Rose, s’obscurcisse en découvrant que certains Hommes peuvent devenir partout et à chaque instant des loups pour d’autres Hommes. Refusons que dans nos souvenirs il y ait des larmes, du sang et de l’horreur à cause de notre passivité.
Je vous remercie de votre attention.