Le silence ! Le grand silence ! Rares sont les moments où des bruits de vie collective parcourent les grands espaces agricoles québécois où les vastes lotissements où sont alignées des pavillons dont absolument rien ne filtre. La neige étouffe tous les bruits, gèle toutes les initiatives et paralyse un lien social déjà bien ténu l’hiver. Il faut une absolue nécessité pour briser cette épaisse chape qui dissimule à la vue tout ce que l’été procure comme divertissements possibles. Les piscines n’existent plus et cachent leur bleu lagon sous un linceul immaculé ! Les terrains de sport sont couverts d’un tapis de sol certes soyeux mais les rendant vraiment inconfortables pour le football (baseball) ou le soccer (football). Les pelouses objets de toutes les attentions lorsque les beaux jours se profilent, sont oubliées à leur triste sort et à une espoir de résurrection printanière. Les végétaux d’agrément, enveloppés comme des pouces blessés enrubannés dans d’énormes pansements, patientent dans leurs emballages. Les tables et les fauteuils des jardins se parent de volumineux coussins sur lesquels il est inenvisageable de poser son postérieur. Les bancs publics vraiment désertés par des amoureux qui ne prendraient pas le risque de se bécoter se désolent. D’ailleurs les piétons, même emmitouflés jusqu’au-dessus des oreilles ne se hasarderaient que rarement à s’y poser. Ils avancent prudemment sur ce qui ne ressemble plus du tout à des trottoirs mais davantage à des corridors blancs aux pièges verglacés.
Sortir relève en effet du périple même si le voyage est limité dans le temps et dans l’espace. Après une journée de neige on ne bouge que par obligation professionnelle ou nécessité absolue. La vie se cache dans des maisons calfeutrées où, au sens propre, le retraité québécois hiberne. Il vit sur ses réserves et devant sa télé où il scrute le bulletin météo annonçant l’accalmie qui lui permettrait de plus être prisonnier des neiges. Il n’en sortira que quelques instants pour se rassurer sur l’accessibilité de son domicile ou pour aller rentrer la poubelle. Pour le reste il attendra des jours meilleurs en regardant avec une fatalité résignée s’amonceler cette ouate dans laquelle personne n’oserait se faire un nid douillet.
De-ci-de-là émergent des témoignages d’une vie antérieure à la neige. Des témoignages oubliés comme ces décorations d’un Noël passé aux tisons ou ces objets muets, voués à une mort certaine, si personne ne vient à leur secours. Ils émergent avec une légère fonte de la marée blanche, figés par le froid et surtout par l’oubli de leurs propriétaires avant de redisparaître dès que le ciel leur tombe dessus. Un ours en peluche écartelé git ici dans une allée. Une bicyclette tente ailleurs d’éviter de se noyer totalement en mettant le guidon hors de la gangue qui l’emprisonne. Les bouches à incendie noyées se signalent avec un petit drapeau comme ceux qu’agitent les guides pour être suivis par les touristes. Des automobiles inutilisées attendent, cachées sous une épaisse housse blanche, gisent au pied de montagnes de neige déjà noirâtre, guettant la venue de leurs propriétaires voulant bien les lancer sur une piste plus du toute verte mais… glacée.
Partout ce grand silence blanc, seulement troublé par le glissement des véhicules avançant prudemment parfois sur des rues gavées de calcite. Peu d’âmes qui vivent. Aucun chant d’oiseau. Aucun cri d’enfants. Aucun vrombissement de deux roues. Aucune activité humaine notable. Le promeneur solitaire éprouve la sensation bizarre d’évoluer en territoire feutré. S’il sort des sentiers battus il a la tentation, en foulant un espace immaculé, de se prendre pour le premier homme ayant marché sur la lune, l’apesanteur en moins. Personne, avant lui n’a éprouvé cette joie intime de fouler une « terre inconnue » avec comme seule écho la légère plainte des cristaux que l’on écrase.
L’hiver enneigé du Québec condamne les urbains à vivre sous terre, à s’inventer des parcours loin des vicissitudes de la surface, à imaginer que l’éclairage artificiel brille autant qu’un soleil tropical, à manger des nourritures imprégnées de cette chaleur manquant à leur bonheur. Ailleurs la patience n’est pas un jeu mais une nécessité. Il faut en effet accepter de cette pause naturelle, que les joies soient intérieures, que l’hiver ait une fin, que les lendemains soient souvent plus blancs que blanc ! Le silence, dans le fond est un vrai trésor que nous n’acceptons plus mais qui s’impose ici en cure, il lave l’esprit et le cœur.

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.