Le spectacle est terminé. On coule. Les décors ont vite été repliés avec un brin de ce réchauffement climatique se pointant un jour et repartant ailleurs souffler son ambiance un tantinet plus chaleureuse que précédemment. Le feu vert est mis sur les haies et les conifères d’ornement se retrouvent sans suppléments décoratifs. Les boulots ne s’inclinent plus jusqu’au sol soulagés par la fonte au goutte à goutte des lisérés blancs soulignant la fragilité apparente de leur silhouette. Les sapins altiers osent montrer du doigt de leur ciel ce ciel qui leur était tombés sur le dos. Des coins de pelouses moribondes espèrent mieux respirer.
Partout la nature fond en pleurs comme si elle regrettait le départ de celle qui lui avait offert une tenue d’apparat. Inutile de préciser qu’elle ne pleure guère à chaudes larmes car même en hausse la température n’atteint pas les sommets. Les allées ruissellent, les rues sont transformées en marigots brunâtres que le passants bottés aborde avec la prudence du chat n’aimant ni l’eau chaude, ni l’eau froide. Les trottoirs craquent sous les pas car les couches de glace n’ont plus de matelas amortisseurs. Les gerçures ces chaussées se perçoivent comme autant de séquelles d’une période difficile ou le bitume a été largement martyrisé. Et ce n’est pas le sel mis sur les plaies qui va nécessairement améliorer la santé de ces blessures infligées par le gel.
La fuite de la vedette en tournée hivernale est précipitée. Elle abandonne derrière elle des détritus dissimulés depuis quelques semaines et sa « fourrure » dépenaillée dont ne subsistent que des lambeaux. Seuls des monticules compacts, sorte de témoignages de son opulence, résiste à ce degrés Celsius qui sont bien plus que zéro. Ils laissent cependant apparaître les cicatrices noirâtres des apports des engins déblayeurs. La belle couche de ripolin glacé blanc perd vite de son efficacité. Partout la triste réalité prend le dessus. Le cloaque dans lequel plonge l’environnement tourne vite à la peste brune. Un mélange pâteux de calcite, de gravillon, de sel a détruit la neige pour constituer une gadoue peur ragoutante dans laquelle les automobiles se prélassent et les piétons s‘enlisent.
La disparition de la dame en blanc ne réjouit pas tout le monde. Certes le pic à glace n’est pas aussi pénible à manier que la pelle mais naît une autre crainte : le retour brutal du froid qui transformerait cette mélasse en méli-mélo compact et tranchant ou qui donnerait aux eaux troubles des allures de patinoires peur reluisantes. La bise n’est donc guère la bienvenue et la chute des cours du thermomètre change vite la donne. Au réveil matin on regrettera peut-être la douceur feutrée de la couette blanche couvrant le lit de la vie commune. La dégelée risque d’être douloureuse surtout si personne ne vient à votre secours en mettant son grain de sel sur les voies. En quelques heures les automobilistes ne traversent plus des marécages mais commencent à jouer les briseurs de glace. Un changement d’une rapidité spectaculaire auquel on se s’attend guère sauf si on a l’habitude de ces variations environnementales certes prévisibles par les météorologistes mais de plus en plus surprenantes tant elles sont fulgurantes.
La neige descendant dans l’arène du Québec n’y fait qu’un tour et puis s’en va. Elle reviendra tôt ou tard histoire de faire ses adieux. La scène lui manque. Elle laissera aussi des lendemains qui déchantent car elle sait fort bien que c’est la dure loi de la nature et que les hommes détestent toujours ce qu’ils ont adoré. Elle n’a aucun espoir de dégeler ses relations avec ce monde qui se plaint toujours que le climat soit conforme aux saisons. Il aspire à la fraîcheur sous la canicule et à la chaleur quand il fait froid. Bref il n’est jamais satisfait de son triste sort. Qu’il patauge, qu’il glisse, qu’il sue, qu’il grelotte, qu’il manque ou qu’il gaspille il ne souhaite pas nécessairement redevenir un bonhomme de neige car ça lui rappelle tôt que la vie de cette création enfantine ressemble étrangement à la sienne : elle ne résiste pas à l’épreuve du temps.