Depuis plusieurs jours je ne traînais pas comme à l’habitude sur le chemin de l’école du bourg de Sadirac. En culottes courtes, malgré le manteau, le froid mordait cruellement. Heureusement en ce 17 février 1956 , la température tellement basse  dans la quinzaine précédente que la Garonne charriait des glaçons, remontait un peu. Une journée particulière puisque c’était celui de mon neuvième anniversaire mais dont on ne faisait pas grand cas. Mon père très affairé à trouver des solutions pour doper les poêles à bois des des classes et ma mère préoccupée par les menus de la cantine s’affairaient dans la Mairie de Sadirac où nous étions logés. Un répit en cette fin janvier et première quinzaine de février ayant donné tout son sens à ce que pouvait être un hiver rigoureux. Pas de bulletins météo télévisés ou de prévisions à moyen terme mais une gestion de cette période totalement inédite, au jour le jour. Seule la radio nationale pouvait avancer l’hypothèse d’une réchauffement salvateur ou d’une nouvelle plongée dans le froid intense.

A l’école les élèves de service de fin d’études relevaient bien quotidiennement le monumental baromètre à mercure s pour en consigner les niveaux dont ils ne mesuraient pas forcément les subtilités inventées par un certain Toricelli ! Quand au thermomètre à alcool fixé sur la même planchette vernie il restait désespérément figé, malgré un sursaut ce vendredi là, sur le zéro ! Il avait eu des idées négatives depuis plusieurs jours et la feuille hebdomadaire du relevé avait donné un graphique plutôt en chute libre ! Comme tout le monde venait à pied matin et soir les histoires de glissades excentriques sur les chemins non goudronnés desservant les hameaux, alimentaient les échanges à la cantine seul endroit où le contenu de l’assiette préparée par Madame Bourtayre sur sa monumentale cuisinière à feu continu, réchauffait le corps. Les maisons ayant le chauffage central se comptaient sur les doigts d’une seule main. Il fallait aller chercher le bois dans une panier conçu à cet effet ou, munis du seau à charbon, aller puiser à la cave ou dans la grange du combustible dans la masse des boulets livrés à la hâte par un charbonnier créonnais trimant comme un « noir » qu’il était, avec son sac en capuche sur la tête lui couvrant le dos ! Et encore le charbon était l’apanage des gens aisés… et donc pas de la grand majorité des familles. Pour les autres point de salut sans le bois ! A la mairie pas de réseau d’eau potable car le puits était pollué et surtout aucun chauffage dans les chambres du premier étage. La glace chaque matin devait être grattée sur l’intérieur des vitres. Nous bénéficiions d’une mesure de faveur. Ma mère chauffait deux fers à repasser sur la cuisinière qu’elle venait passer sur les draps avant que nous puissions nous glisser dans les draps. Un bref moment de confort avant de s’ensevelir sous l’édredon en duvet des oies tuées au cours des années antérieures. Sadirac grelottait. Sadirac ne parlait que du gel des pieds de vigne. Sadirac ne vivait qu’au rythme des ses thermomètres.

Ce vendredi 17 février les bougies allumées sur le millas de ma grand-mère Catherine ne réchauffèrent guère l’ambiance. Il s’était remis à faire froid et le lendemain samedi il nous faudrait repartir pour une journée d’école avec… douche obligatoire l’après-midi ! Rien n’y ferait nous passerions sous la pomme d’eau chaude avant de retrouver l’ambiance glaciale dans la cour où il serait bien entendu pas très recommandé de courir sur le sol gelé. Heureusement j’avais la solution du repli vers les livres du Bibliobus que je dévorais les uns après les autres avec un appétit d’ogre. Le maître ne refusait jamais à celles et ceux qui voulait lire de se réfugier en classe… Ce 18 février exceptionnellement, compte tenu du temps et surtout d’un nouvel effondrement de la température André Meynier décida de renvoyer chez eux les élèves les plus éloignés ! Ils ne mirent pas beaucoup de temps pour plier leur cartable et filer en courant vers une cheminée dévoreuse de bûches sorties des forêts de Tustal ! Pour une fois nous aussi, avec mon frère, nous ne sommes pas restés aux douches municipales où notre père régnait en grand maître du mitigeur réglant à sa convenance la température de l’eau.

La situation ne s’est guère améliorée le dimanche 19 février mais comme rien ne pouvait nous en empêcher nous avons descendus la côte défoncée et glacée de Pomadis pour aller prendre le repas dominical cher nos grands-parents maternels. Faute de légumes « arrachables » au jardin ce fut un lapin qui fut sacrifié accompagné des pommes de terre de sa récolte automnale en train de geler dans le chai bien que mon grand-père l’ait mieux couverte que son propre lit avec des chiffons, des vieux matelas et de couvre-pieds élimés divers. Qu’espérer d’autre à neuf ans que la venue de la neige salvatrice. Elle ne fut pas au rendez-vous le lundi matin… ce qui nous valu de partir en classe au sprint dans une lutte fratricide pour nous réchauffer. La Pimpine était figée et vers 16 heures, à nouveau en urgence, lorsque les premiers flocons apparurent, l’instituteur congédia tout le monde… Par la fenêtre de la cuisine bien au chaud nous regardions avant d’aller au lit les éléments se déchaîner sur un rythme impresionnant. Vers 18 h c’était une tempête ! Vers 20 h  c’était une « avalanche » de papillons blancs tous plus pressés les uns que les autres… qui s’abbataient sur le sol déjà couvert d’une belle épaisseur blanche. Le mardi 21 février au matin mon père eut toutes les peines du monde à ouvrir les volets de la porte d’entrée de notre logement. Il régnait un étrange silence. En descendant nous découvrîmes qu’une fabuleuse couche de près d’un mètre de neige couvrait toute la cour de la mairie, toute la route et toute la campagne… Nous n’irions pas à l’école durant quelques jours ! C’était qu du bonheur.

Je n’ai pas de photos de Sadirac sous la neige. Celle du bandeau a été prise à créon par M. Vigneau le 22 février