Depuis le début des manifestations hebdomadaires apparaît une nouvelle certitude : les forces de l’ordre et les politiques qui les mandatent n’ont pas assimilé une donnée : désormais dans ce monde il est devenu impossible d’échapper à la puissance des images ! Qu’elles soient diffusées en direct comme sur le site de Brut.com ou confiées aux réseaux sociaux elles constituent des éléments déstabilisants pour des personnes peu habituées à voir leurs actes donnés en pâture dans la sphère publique. Bien entendu des réponses standardisées tentent d’étouffer les preuves fournies par des vidéos ou des reportages en « live » sans jamais y parvenir tellement la diffusion via les facebook, twitter ou instagram puis les médias traditionnels utilisateurs de cette matière première à polémiques gratuites, s’accélère.

La dure leçon des agissements de Alexandre Benalla n’a donc pas été retenue au plus haut niveau et elle n’a même pas été analysée par le pouvoir en place. C’est au mieux de la naïveté, au moins de l’incompétence et au pire de la tentative de manipulation. Vouloir nier l’accumulation des évidences avec un langage stéréotypé ne fonctionne plus et tenter de la masquer se retourne toujours contre celle ou celui qui monte une telle opération. N’empêche que les tentatives de récupération ou de détournement de ce type restent monnaies courantes même au plus haut niveau de l’État.

Désormais n’importe quelle personne sort en effet son smartphone pour filmer ce qu’il pense pouvoir être un élément utile à sa cause. Quand autrefois il n’y avait que des mots à opposer à des affirmations officielles il y a aujourd’hui des images multiples du même fait ! La publication de l’une génère immédiatement la prise de conscience des possesseurs d’une autre séquence et la moulinette à broyer les affirmations « officielles » fait son office. Les fameuses trois « preuves » sont vite réunies et mettent à mal toute déclaration intempestive ne reposant que sur des éléments de langage. Ce n’est pas spécifique aux manifestations actuelles mais touche tout ce qui a une incidence sur la vie sociale publique mais malheureusement aussi privée. Rien n’échappe à l’œil discret d’un appareil supposé être dédié aux communications téléphoniques quand il se transforme en magasin à images indiscrètes.

La tentation permanente consiste à vite réagir ou à sur-réagir alors que l’on ignore quels sont les « arguments » détenus par les autres puisqu’ils ne sont plus institutionnels ou professionnels mais simplement factuels. Nier ou tenter d’effacer une « sortie » sur les réseaux sociaux d’une fausse information est particulièrement difficile voire impossible alors mieux vaut éviter de s’attaquer à ce qui est évident et certain. Pour le sociologue Gérald Bronner, interrogé par le journal le Monde, le ministre de l’intérieur dernière victime en date de cette nouvelle donne « a favorisé l’émotion face à la raison, alors que les politiques ont le devoir de ralentir la course de l’information et son interprétation ». On l’avait constaté dans « l’affaire Benalla » où le pouvoir s’est enfoncé chaque jour davantage face à une pression apporté par des images venues d’on ne sait pas où !

« Christophe Castaner à réagir illustre ce que j’appelle la contamination du croire par le désir. C’est-à-dire croire en un fait ou un récit parce que cela arrange notre représentation du monde. C’est un classique en politique, et pas seulement en politique, nous fonctionnons tous sur ce schéma. S’agissant de Christophe Castaner, il y a plusieurs hypothèses. La première étant de penser qu’il a entendu de la part de certaines sources qu’il s’agissait d’une attaque et qu’il a repris l’information telle quelle, alors qu’il aurait fallu suspendre son jugement. Dans ce cas, on peut donc, au minimum, lui faire le reproche d’avoir parlé trop vite, en se précipitant sur une « bonne » mauvaise nouvelle. Cette précipitation émotionnelle n’est pas admissible de la part d’un homme politique. L’autre cas de figure est plus cynique et consiste à penser qu’il savait que ce n’était pas une intrusion violente, mais qu’il a décidé de parler « d’attaque », se disant que les gens n’en sauraient rien. Dans les deux cas, nous sommes dans des exemples de ce que j’appelle la déchéance de rationalité. » ajoute cet analyste avisé de la vie sociale médiatique.

Le Ministre de l’Intérieur a tenté de faire machine arrière devant l’accumulation de témoignages appuyés par des… images contraires à ses affirmations hâtives ! Il a aussi récolté deux « scuds » supplémentaires avec une scène où un membre des forces de l’ordre lance un pavé et une autre où l’un de ses collègues introduit une matraque dans le pantalon d’un homme arrêté qui forcément sera retrouvé tôt ou tard. Incontestablement les coups sont rudes et rappellent les premiers moments du périple Benalla sans que pour autant le niveau des responsables soit identique. Il va falloir bien des « experts » sur les plateaux de « télévisions perroquets » pour gommer les effets désastreux de ces exploitations d’images à l’état brut et donc beaucoup plus dangereuses que celles montées par des professionnels soucieux d’éviter les incidents majeurs. L’impunité devient de plus en plus incertaine. Suite au prochain clip ou au prochain flop !

(1) Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, spécialiste des croyances collectives (L’Empire des croyances, PUF, 2003, et La Dé­mocratie des crédules, PUF, 2013) vient de publier Déchéance de rationalité (Grasset, 2019) un livre indispensable avant de regarder le jeu médiatique actuel.

2 Réponses

  1. J.J.

    Déchéance de rationalité ! L’expression est belle, parfaitement explicite et ne s’applique malheureusement pas seulement à nos pantins bavards.

    C’est à rapprocher du concept de dissonance cognitive, qui affecte gravement certaines personnes qui, apparemment, ont un raisonnement sain sur les choses de la vie courante, ont parfois des idées géniales, certains possédant même une intelligence pratique exceptionnelle, mais qui sont d’une naïveté accablante face à des croyances relevant de l’irrationnel, de la pensée magique et du mythe.

    Messieurs Philippe et Castaner, et leurs courtisans, ont réagi exactement comme la concierge du colonel dans les aventures du « Sapeur Camember » : Ils ont vu le monstre !

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    • pierre-jean dubez

      Pour résumer…! quand on veut tuer son chien( GJ) on dit (CASTANER PHILIPPE )

      qu’il a la rage….!

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