Un texte loin du tumulte général consacré à un ancien maire du village de Sadirac où je suis né et qui avait été oublié par ses habitant(e)s depuis trop longtemps. Un parcours exceptionnel sur 3 Républiques… Voici la première partie de ce chemin d’élu local hors normes.

André Lapaillerie au centre devant le monument sadiracais aux morts des guerres

Les hasards de la vie et du calendrier font que je suis né à Sadirac le même jour (17 février) qu’André Lapaillerie mais. Avec quasiment ans un demi-siècle d’écart (1896-1947) et j’en suis profondément fier. Le fils de Jean Joanis Lapaillerie et de Catherine Berthe Boudon, installés dans leur petite maison à la sortie du bourg de Lorient, avait la terre argileuse bleue de sa commune natale collée aux semelles de ses chaussures. Il la transporta partout même durant son parcours exceptionnel de soldat engagé dans les terribles combats de la Guerre 14-18 (il monta 14 fois à l’assaut sur Verdun et finit blessé par un éclat d’obus) et il ne l’oublia jamais quand il arpenta les parquets cirés des palais de la République ou ceux plus feutrés des banques. Il revint de cet affrontement, ogre dévoreur des consciences, des corps et des esprits en « héros ». André Lapaillerie fut vraiment un combattant émérite, selon ses états de service officiels.

A 18 ans dans la tourmente, il poursuivait un rêve, comme beaucoup de ces soldats jetés dans l’enfer des batailles, celui poétique de du Bellay, de retourner « plein d’usage et raison, vivre entre ses parents, le reste de son âge ». Il y parvint mais au prix de quels sacrifices, de quelles peurs, de quelles douleurs, de quelles souffrances ! Il avait Sadirac profondément ancré au cœur. Il en fit la préoccupation d’une vie. Sa passion pour sa commune natale ne faiblit jamais. Elle le porta en permanence comme si durant les années terribles d’une jeunesse volée par la guerre il avait souffert de l’éloignement de l’ambiance de cette bourgade où le bonheur était dans les sous-bois, les vignes, les prés où s’exerçait la vraie liberté, celle des retrouvailles avec la nature. Elle devint même prégnante dès son retour des horreurs du conflit mondial où il était passé de la boue froide, du fracas des obus, des sifflements des balles ou des charniers de Verdun à l’air pur des premiers vols au-dessus du malheur des hommes. Il en revint éprouvé, meurtri, blessé avec une conviction chevillée à l’esprit. Il consacrerait toute sa vie aux autres, à l’amélioration du sort des autres, au bonheur des autres, à construire les atouts nécessaires à leur épanouissement.

Sadirac ce village paisible encore célèbre par, justement, les qualités de cette terre qu’à quelques dizaines de mètres de chez lui, les potiers transformaient en objets du quotidien avec dextérité, douceur et passion a occupé toute son existence. Il avait été un jeune soldat téméraire et exemplaire. Il serait un citoyen combatif et dévoué puisque la mort l’avait épargné. Il avait côtoyé la faillite de la raison humaine il serait un acteur du rassemblement, de la vie sociale constructive. Impossible pour lui de rester indifférent à l’évolution du monde et il revendiqua très vite une place dans cette période de la reconstruction politique, sociale et économique d’un pays ayant besoin de s’inscrire dans la modernité. Farouchement imprégné des valeurs républicaines il s’attacha très vite à mettre en valeur le mérite de ceux qui devinrent authentiquement ses « camarades de combat ».

Dès 1920, à 24 ans il devint à Sadirac le premier Président fondateur de l’association qui reprit cette appellation pour réunir ceux que la mort avait épargnés. Ils étaient nombreux. Ils étaient tous plus ou moins blessés, choqués, déboussolés mais ils avaient tous une certitude : la jeunesse ne pouvait plus jamais rencontrer pareilles circonstances. Son engagement fut total au service de cette idéal. Il ne le quitta jamais et il transforma sa pugnacité dans la guerre en une ardeur militante sur le terrain politique. Avec mon grand-père maternel Abel Normandin et une poignée d’autres « progressistes » sadiracais convaincus il partait le soir apporter la contradiction au personnel politique réactionnaire. André Lapaillerie poursuivra inlassablement sa « guerre » contre l’ignorance, l’intolérance, la passivité et surtout la duplicité. Sadirac se mourrait lentement mais inexorablement après le départ de Jacques Piou, homme politique très célèbre, d’envergure nationale, peu présent sur la commune mais qu’il rencontra au château Tustal avant sa mort en 1932. Il ne partageait pas les mêmes idées mais il trouva auprès de lui l’envie de servir la vie politique locale.

En 1937, celui qui était entré avec son Brevet élémentaire dans le système bancaire , osa se présenter seul, lors d’une élection municipale partielle sadiracaise. Il l’emporta malgré son appartenance à la mouvance de ceux que l’on appelait alors les Radicaux. Il entra, dans une période très agitée de la société française, à 41 ans dans une assemblée municipale fortement hostile à toutes avancées sociales. Rapidement il prit une place de choix ne renonçant jamais à rappeler qu’il avait une vision pour Sadirac. Il se heurta au maire d’alors, Joseph Monsion peu enclin à doter la commune d’équipements collectifs adaptés. Une mairie-école et une autre école installée dans un bâtiment vieillissant dans le bourg de Sadirac constituaient les deux seuls bâtiments publics sadiracais !

L’arrivée de la seconde guerre mondiale ramena André Lapaillerie vers un nouveau combat. Immédiatement volontaire en 1939 pour servir son pays (il était à 43 ans père de famille avec deux enfants et invalide à 35 % après ses blessures de 14-18) il ne passa pas le cap de la visite médicale et fut réformé pour l’armée mais cependant versé dans la Sûreté nationale (les services de renseignements) dont il fut démobilisé « officiellement » le 26 août 1939… mais il restera en contact avec ce service. Il prend vite le parti du Général de Gaulle et le 17 juin 1940 lorsque l’avion qui emmène ce dernier vers Londres sur la piste de l’aérodrome de Mérignac Beaudésert ils sont peu nombreux à l’accompagner. On trouve, dans le plus grand secret, Georges Mandel, Ministre de l’Intérieur arrêté la veille puis qui a été relâché. Il est accompagné… d’André Lapaillerie qui ce jour-là fait son entrée de fait dans la Résistance. C’est l’un des seuls Girondins qui sera présent à ce moment clé de l’Histoire de France. Il gardera toute sa vie le souvenir. La sanction vint dès que le gouvernement de Vichy fut en place.

Alors que le conseil de Sadirac et surtout son Maire, sont maintenus en poste par l’État français il est révoqué de sa fonction de conseiller municipal dès le 2 août 1941 ! Il va alors jouer un rôle discret dans la Résistance durant toute la guerre. Il entre dans le réseau du groupe Bersac (Sadiracais très actif) dès juin 1941 spécialisé dans l’aménagement de terrains pour les parachutages, le passage de la ligne de démarcation pour les soldats ou résistants et surtout en ce qui concerne André Lapaillerie la fourniture de faux papiers. Ils ont un poste émetteur dissimulé dans le local de la pompe qui remonte l’eau de l’étang vers le château du Grand Verdus. Beaucoup de membres se ce réseau seront arrêtés et déportés (dont Poirier qui succombera sous la torture). Il n’y a donc rien d’étonnant que dès la Libération le 6 novembre 1944 l’ancien conseiller municipal soit nommé Président de la délégation spéciale ayant en charge la gestion de Sadirac ! (…) A suivre