Dans le fond les milliers de soldats morts sur les plages de Normandie n’ont jamais su qu’ils tombaient dans l’eau salée, le sable humide, les prairies verdoyantes, sur les pavés luisants ou les marécages gluants pour un texte secret écrit par des représentants de cette petite partie du peuple de France qui croyait encore aux lendemains qui chanteraient. Depuis déjà plusieurs mois ils travaillaient dans le plus grand secret et en prenant des risques que l’on soigneusement masqués, au programme qui devrait redonner un sens au triptyque républicain. Peu de gens qui paraderont sur les estrades officielles savant qu’il s’est, dès le départ, merveilleusement intitulé « Les Jours heureux par le C.N.R ». Quel beau titre dans une période sombre ! Fait rarissime ce texte avait été adopté à l’unanimité dès… le 15 mars 1944 et a permis d’éviter cette véritable mise sous le boisseau américain que craignait par dessus tout de Gaulle.

Un petit opuscule d’une dizaine de feuillets donnait un sens à la Libération acquise au prix du sacrifice de ces Français, ces Américains, ces Anglais, ces Canadiens, ces soldats qui allaient ouvrir le chemin vers la République. Le 15 mars dernier c’eût été un véritable moment historique si par exemple un Président républicain avait lu le contenu de cette œuvre politique essentielle… 75 ans plus tard! On peut rêver ! Et pourtant c’eût été un acte libératoire essentiel.

Il est constitué de deux parties : un « plan d’action immédiate », l’action « légale » concernant la Résistance intérieure française à mener dans l’immédiat dans la perspective de la Libération, et des « mesures à appliquer dès la Libération du territoire », sorte de programme de gouvernement. Élaboré dans la clandestinité il faisait la synthèse des positions de tout l’éventail politique d’alors ! Un véritable miracle certainement rendu possible par l’urgence de préparer l’ouverture sur la lumière démocratique ! Mais qui connaît actuellement les « clandestins » qui raturèrent, refusèrent, approuvèrent un texte exceptionnel codifiant à la fois le fonctionnement de la résistance et surtout la gouvernance du pays dès que celle-ci aurait réussi son œuvre. Ils ont été oubliés quand bien d’autres ont eu l’hommage que l’on réserve aux héros ! Il est vrai que des « politiques » n’ont jamais mérité que la Nation retiennent leurs mérites.

Depuis le début 1944 des va et vient ont eu lieu entre les représentants secrets des mouvements de la Résistance pour achever une œuvre certes abstraite mais aussi stratégique que les plans de bataille. Qui sait quel rôle essentiel ont joué des hommes comme Pascal Copeau, Claude Bourdet et Antoine Avinin membres des Mouvements unifiés de la Résistance? Où sont leurs noms sur les livres de cette Histoire que l’on enseigne que de manière générale ? Ce sont eux qui ont eu la charge de consulter sans jamais les rencontrer les représentants de « France au combat », « Résistance » et le « Mouvement de libération nationale ». Le comité ne comptera que six personnes qui remaniera le projet dit le « Programme d’action de la Résistance ».

La totalité du CNR devra patiemment l’adopter sans jamais se réunir en formation plénière (trop dangereux) et immédiatement les querelles au sein de la Gauche vont débuter. Si socialistes et communistes sont d’accord sur l’après Libération et sur le programme des mesures à prendre ils se méfient les uns des autres concernant le développement de l’action immédiate qui pouvait conduire à la conquête du pouvoir ! Après une ultime modification du texte dans la première quinzaine de mars par Copeau, Bourdet et Daniel Mayer (celui-ci jouera un r^pole de référence ultérieurement)  l’appel à l’action immédiate est donc modifié et l’aspect social réformateur est accentué ce qui donnera des mesures qui sont en voie de disparition.

Le texte final fut donc considéré coomme adopté par le bureau du CNR le…15 mars 1944 et on voit vraiment très mal les responsables actuels des armées libératrices accepter de célébrer notamment le rétablissement du suffrage universel, les nationalisations ou la sécurité sociale. Entre la fin 44 et octobre 46 l’essentiel des mesures consensuelles seront vite adaptées et adoptées :

  • 26 août et 30 septembre 1944 organisation de la presse, interdiction des concentrations ;
  • 13 décembre 1944, institution des Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais ;
  • 18 décembre 1944, contrôle de l’État sur la marine marchande ;
  • 30 décembre 1944, relèvement des cotisations de la sécurité sociale40 ;
  • 16 janvier 1945, nationalisation des Usines Renault avec confiscation des biens de Louis Renault ;
  • 22 février 1945, institution des comités d’entreprise ;
  • 29 mai 1945, transfert à l’État des actions de la société Gnome et Rhône ;
  • 26 juin 1945, transfert à l’État des actions des compagnies Air France et Air Bleu ;
  • 4 octobre 1945, ordonnance de base de la Sécurité sociale ;
  • 17 octobre 1945, statut du fermage et du métayage.
  • 2 décembre 1945, nationalisation de la Banque de France et de quatre grandes banques de dépôt.
  • 18 janvier 1946, dépôt à l’Assemblée de projets de loi sur la nationalisation de l’électricité et du gaz.
  • 21 février 1946, rétablissement de la loi des quarante heures ;
  • 28 mars 1946, vote de la loi sur la nationalisation de l’électricité et du gaz ;
  • 24 avril 1946, nationalisation des grandes compagnies d’assurances ;
  • 25 avril, extension du nombre et des attributions des comités d’entreprises ;
  • 26 avril 1946, généralisation de la Sécurité sociale incluant la Retraite des vieux.
  • 19 octobre 1946 loi sur le statut de la fonction publique.
  • Il est aisé de comprendre pourquoi les « grands » ne parleront pas des 75 ans oubliés de ces quelques feuillets des « jours heureux du CNR »
  • Il est aisé de comprendre pourquoi les « grands » ne parleront pas des 75 ans oubliés de ces quelques feuillets des « jours heureux du CNR »