Le métier de journaliste devient-il dangereux ? Dans bien des pays du monde le seul fait de l’exercer avec un simple souci d’indépendance conduit à la prison ou même à la mort. « Rapporteur.teuse » (on dit reporter) de faits qu’il (elle) transmet au plus grand nombre il (elle) risque désormais bien des ennuis. Quatre-vingts journalistes ont été tués dans le monde en2018 pour avoir exercé leur mission d’information, une nette augmentation par rapport à 2017 où 65 journalistes avaient été tués, selon le bilan annuel de Reporters sans frontières (RSF).

A cette triste réalité il est indispensable d’ajouter que des centaines, pourtant titulaire d’une carte de presse, croupissent aujourd’hui derrière des barreaux d’une cellule. Ils sont à ce jour 178 dans cette situation auxquels il faut ajouter 146 citoyen(ne)s exerçant d’une manière ou d’une autre la diffusion d’ »informations et 47 collaborateurs(trices). On en comptabilise en 2019 sur six mois 17 qui ont perdu la vie avec 2 « officieux » et 1 aide ! Les pays dans lesquels se produisent de tels faits sont pas tous nécessairement classés parmi les dictatures et l’émoi causé par ces atteintes à la liberté de la presse n’est jamais bien durable. Considéré comme un emploi comme les autres celui du « reporter » ne possède pas de statut sécurisé de son action dans la très grande majorité des territoires sur lesquels il exerce. Les pressions économiques, judiciaires, psychologiques ne se comptent pas dans une société où l’approche de la vérité n’est pas toujours bonne à écrire, à dire ou à montrer.

Tout le monde pense que la France est un espace privilégié alors qu’elle ne figure qu’en 32° position du classement mondial de Reporters sans frontières derrière des pays réputés… sous-développés. Or elle possède une loi qui lui permettait d’exercer en toute liberté son pouvoir d’offrir aux citoyen(ne)s une approche critique du pourvoir. Elle date du 29 juillet 1881 et elle est fondatrice de ce qui a toujours permis une expression pluraliste et protégée des personnes ayant une véritable garantie de ne pas être poursuivies pour tout et n’importe quoi. Depuis quelques mois le pouvoir prend par petites touches et en profitant de l’inerte générale des mesures qui restreignent le périmètre de ce métier jugé mal exercé.

Il y a eu ces dernières semaines, la tentative de perquisition des locaux de Mediapart, et les auditions de huit journalistes par les services de la DGSI dans le cadre des « Yemen Papers » sur els ventes d »armes de guerre, et de «l’affaire Benalla» qui ont vraiment lieu d’inquiéter sur un point fondamental : la protection des sources des journalistes. Maintenant le gouvernement envisage de sortir l’injure et la diffamation de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, pour faire rentrer ces délits de presse dans le droit pénal commun. Cette réforme porterait un coup extrêmement grave à la liberté de la presse, garantie par ce texte fondateur de la liberté d’expression puisque sortir la diffamation de la loi de 1881 reviendrait à vider de son caractère spécifique cette loi, et à remettre en cause le principe fondamental de ce texte selon lequel, en matière d’expression, la liberté est le principe et le traitement pénal une exception. Transférer les délits de presse dans le droit pénal commun reviendrait à contrecarrer les acquis de la jurisprudence en matière de droit de la presse. Alors que cette situation n’a jamais été remise en cause dans le passé !

Le comportement des forces de l’ordre à l’égard des possesseurs de cartes de presse dûment identifiés devient aussi très préoccupant. Un récent événement vient renforcer cette sensation que la diffusion en direct ou en vidéo sans filtre des « chefs » ou sans aucune « complaisance courtoise » ne plaît vraiment pas au gouvernement et aux ministre de l’intérieur en particulier. Les images du « gazage » des manifestants du pont de Sully ont singulièrement aggravé la fracture entre journalistes et forces de l’ordre.

Devant le siège d’Amazon, où des militants écologistes, membres d’ANV-COP21 et des Amis de la Terre dénonçaient « le modèle social dévastateur du géant de la vente en ligne » on a vu les gendarmes contrôler tous les représentants de la presse un tant soit peu critique et les expulser hors de la manifestation. Le syndicat national des journalistes  (SNJ) s’inquiète de tels procédés. « C’est une obstruction du travail de journaliste et de la liberté d’informer, regrette le secrétaire général du SNJ. C’est un vent mauvais contre la liberté d’informer et une volonté d’empêcher les journalistes de réaliser leur mission. » Et de suggérer que les forces de l’ordre aient reçu des « consignes » pour « que des scènes ne puissent pas porter préjudice aux forces de l’ordre, comme ce fût le cas lors des violences contre les gilets jaunes. On en est là. »  

Contactée par l’Express, la Préfecture de police de Paris indique que « lors de cette opération, l’autorité civile en charge du dispositif de maintien de l’ordre a décidé de mettre en place une zone d’exclusion pour assurer les différentes missions de police nécessaires (sic), dont l’évacuation des personnes assurant le blocage (re-sic). En conséquence, les journalistes ont été cantonnés en dehors de cette zone d’exclusion soit à une distance raisonnable des forces de l’ordre afin de permettre le bon déroulement de l’évacuation (re-re-sic). » Il faut décoder : il ne fallait surtout pas que des images similaires à celles du pont de Sully puissent circuler et génèrent de nouveaux problèmes pour l’occupant de la Place Bauveau.