Jamais la France n’a été dans une telle situation dangereuse pour son avenir. Bien des commentaires portent sur la situation matérielle (déficit budgétaire, endettement, niveau d’imposition, chômage…) quand le drame qui se prépare et qui est de plus en plus perceptible tourne autour de la morale citoyenne. Dans de nombreux pays un nouveau slogan fait fureur : «  on n’est plus chez nous ! » Bien entendu il constitue par ses multiples déclinaisons le terreau de toutes les opérations électorales populistes ou même fascisantes. « On n’est plus chez nous ! » permet de faire sortir toutes les références sociétales liées à la culture, à la langue, à la religion, à la couleur de peau, à la manière de s’habiller, à la nourriture… qui séparent et choquent.

Ce constat que l’on pourrait penser seulement en rapport avec les phénomènes migratoires a largement d’autres origines. Tout le monde refuse la différence qui est vécue comme une atteinte à ses propres certitudes, une critique à l’égard de son mode de vie, une restriction de sa liberté individuelle, une détérioration de sa situation. La moindre entorse à ce qui relèverait d’une normalité rassurante, parfois durement acquise, déstabilise les personnes se pensant installées. Le moindre détail est aussitôt monté en épingle médiatiquement causant des peurs collectives dénuées d’absolument toute réalité.

« On est plus chez nous ! » explique-t-on dans des villages où on n’a jamais vu un seul migrant depuis des décennies. Les derniers (espagnols, italiens, polonais…) se sont souvent parfaitement intégrés ont acquis un statut social et se révoltent contre des « envahisseurs » potentiels susceptibles de les ramener à leur condition initiale. Ils estiment être « propriétaires » de leur cadre de vie, de leur environnement ou de leurs traditions. Tout étranger se classe dans la catégorie des concurrents (le moins grave) mais vite dans celle des ennemis potentiels (le danger) ! Cette vague de rejet de l’autre dans sa généralité submerge une Europe terrorisée par des flux migratoires qu’elle pense pouvoir endiguer seulement par des barbelés à ses frontières.

L’exemple italien est extrêmement révélateur de ce contexte. Une quarantaine de migrants sauvés des eaux ont provoqué une véritable campagne nationaliste. « On n’est plus chez nous » ou « priorité aux Italiens » ont constitué les slogans de base de la victoire de Salvini. Il a dressé son électorat contre cette poignée de malheureux naufragés. Et la France en a généreusement accueilli une dizaine… au cas où elle serait accusée de devenir un repaire pour les « ennemis ». Viktor Orban le Hongrois lui n’y va pas par quatre chemins. Pour sa part les défis à relever demain par l’Europe s’articulent autour de « la lutte contre l’immigration et la survie de la civilisation chrétienne ». Pour y parvenir, il a annoncé des mesures pour favoriser une hausse des naissances dans le pays, comme des subventions pour l’achat d’un véhicule ou la suppression de l’impôt sur le revenu pour les femmes qui élèvent au moins quatre enfants. Partout on cultive des formes différemment atténuées de la haine !

Maintenant la tache d’huile brune s’étend encore plus largement. Toutes celles et ceux qui arrivent dans un village sont stigmatisés et passent vite comme des empêcheurs de vivre en rond autour du triptyque « maison, gazon, télévision ». Toute construction, toute urbanisation, tout aménagement dérangent et créent un sentiment d’exaspération comme si les premiers installés avaient obtenu un droit imprescriptible de ne pas accueillir les autres ! Surtout s’ils sont catalogués comme « cassos », vous savez celles et ceux qui n’ont ni le droit d’avoir un toit, un emploi aussi minime soit-il, une marque de solidarité, une chance d’intégration.

Désormais on affiche sans retenue sa défiance à l’égard des élu(e)s qui urbanisent trop, qui accueillent trop, qui remuent trop, qui sont suspectés de détruire l’esprit de clocher ! « On n’est plus chez nous ! » se persuadent entre eux des gens arrivés quelques fois depuis quelques années… On applique le concept d’étranger.ère ou de migrant.e à des personnes n’ayant aucune différence de religion, de civilisation, de couleur de peau ou de manière de s’habiller. Dès que l’on apprend une construction (et encore plus si elle a un caractère social ou collectif) les boucliers des préjugés se dressent et leurs porteurs.euses oublient qu’il a fallu faire admettre aux autres qu’ils pouvaient eux-aussi s’installer.

Même si c’est humoristique ou au second degré le Front Bordeluche contre l’implantation du parisianisme ne relève-t-il pas un peu de cette néo-culture d’auto-défense? La révolte sont le sur-fréquentaion touristique est-elle éloignée de ce sentiment de « pollution » de son chez-soi collectif ? Les plaintes contre les cloches, les coqs ou les vaches ne sont-elles pas des facteurs aggravants du rejet de transplantations non réussies ? 

Cette modification sociologique conduit partout à de grandes déclarations des élu.es en place ou de leurs opposants sur une modération de l’urbanisation pour les plus modérés ou sur un arrêt total pour les plus décidés à soutenir la vox populi. C’est sur ce sujet et uniquement celui-ci que se joueront en de nombreuses villages et villes les municipales !