Au cœur de l’océan moutonneux d’une « forêt majeure » les religieux, portés par la foi de Gérard de Corbie, ont souhaité justement au XI° siècle, ériger un « phare » spirituel mais aussi le sémaphore d’un port d’attache pour pèlerins égarés sur la colline de La Sauve-Majeure. L’abbaye y arbore fièrement sa » tour fanal » comme pour inviter les passants à découvrir les richesses préservées des épreuves du temps et de la bêtise humaine. Épave magnifique d’un immense navire, religieux ayant rassuré des millions de chemineaux au fil des siècles de sa splendeur, ce monument, premier de Gironde inscrit au patrimoine mondial par l’Unesco, porte témoignage de l’imagination pédagogique des créateurs de chapiteaux qui ne sont que les premières vignettes des bandes dessinées en trois dimensions.

Ailleurs on trouve pour peu que l’on veuille les chercher les façades ou les pourtours de nombreux bijoux de pierres non précieuses que sont des églises romanes disséminées dans des villages nichés au creux des vallons aux couleurs changeantes au fil des saisons.  Les dénicher reste le plaisir essentiel des explorateurs du patrimoine car justement toutes ces créations (croix, sculptures, bâtisses agricoles, édifices prestigieux répertoriés, moulins fortifiés, châteaux de tous ordres) nées de mains habiles, fortes et motivées constituent la richesse d’un territoire méprisée durant le siècle écoulé pour la trop grande banalité de ses atouts.

 En débarquant entre ces « deux mers » il faut avoir une âme d’explorateur que l’automobile a tué puisqu’elle ne permet plus la découverte du « détail » qui donne souvent son âme à tout objet inanimé. Un « parcours de la pierre » sur ce territoire se mérite et rien ne vaut le vélo pour l’effectuer de manière parfaite pourvu que l’on soit animé (e) par l’envie de quitter les parcours aseptisés, pour ceux qui étonnent ! De l’église prude et discrète de Saint Genés de Lombaud à celle étonnamment « coquine » de Courpiac en passant par Haux et sa façade ostentatoire rehaussée de modillons venus de La Sauve-Majeure on trouve matière à étonnement.

Ces pierres ont eu leurs agenceurs puisque, immuable terre d’immigration accueillante, l’Entre-Deux-Mers elle a accueilli des milliers d’Italiens au début du XX° siècle qui ont été les bâtisseurs des maisons de la modernité. Le passage, par l’abbaye de Saint-Ferme ou le cloître de La Réole toujours splendides à visiter, des pèlerins européens avait ouvert le territoire à d’autres cultures. Comme dans des hameaux isolés ou ses bourgs oubliés, les protestants avaient également résisté aux persécutions ne réussissant à dissimuler leurs convictions mais en laissant des signes de reconnaissance bien en vue comme des ifs ou des chênes verts on connaît ici la diversité et ses bienfaits. Leurs tombeaux familiaux hors des cimetières attestent de leur résistance et leur volonté de rester proche de cette terre qui les avaient nourris. La laïcité y a vite trouvé sa place.

Dès le Moyen-âge les Rois de France ou d’Angleterre ont tenté de restreindre le pouvoir de ces « pompes financières » parallèles qu’étaient les grandes abbayes (Blasimon, Sauveterre, Saint Ferme) et dans le cadre de leur recherche de subsides ils ont été les initiateurs du mouvement de villes neuves identifiées sous le vocable de bastides.En Entre-Deux-Mers elles sont au nombre de cinq officiellement reconnues.

En partant de Créon, la plus récente et la plus proche d’une grande ville en se rendant à Cadillac, Sauveterre de Guyenne, Blasimon, Monségur et Pellegrue on découvre que des concepteurs pas encore connus sous le vocable d’urbanistes » avaient inventé les cités idéales à taille humaine plus de 7 siècles avant que l’on pense avoir découvert les solutions idéales. Économes de l’espace par une technique du lotissement soigneusement planifié et maîtrisé, alliant le domicile et l’activité économique, ils avaient le soin de favoriser la vie sociale par l’aménagement au centre d’une « une agora » destinée à la vie collective mais aussi aux marchés  hebdomadaires en circuits courts collecteurs de taxes sur la valeur ajoutée des produits vendus (halle commerciale et allées marchandes des couverts). Les urbanistes de ces siècles passés ont eu soin d’ajouter à leur création matérielle la mise en œuvre d’une charte de paréage spécifique définissant le fonctionnement urbain et prévoyant une certaine liberté de gestion pour les habitants et la décentralisation des pouvoirs laïques (justice, défense, fiscalité, défense incendie, assainissement, eau potable…).

Aucune n’a conservé tous ces repères communs à sa fondation mais le parcours complet permet d’effectuer une synthèse et d’imaginer la modernité stupéfiante de ces villes « artificielles » structurant un territoire bien mieux que ne l’ont imaginé les penseurs modernes ! Les difficultés liées justement à la rigueur de leur plan local d’urbanisme originel constitue parfois un handicap pour leur développement mais l’esprit d’indépendance, ainsi que les rendez-vous séculaires des marchés, restent des constantes revendiquées. Flâner au marché de Créon, de Cadillac, de Sauveterre ou de Monségur constitue un plaisir de plus en plus prisé d’autant que les manifestations festives sont aussi nombreuses et variées. L’Entre-Deux-Mers a une loi des marchés et ils figurent parmi les endroits où les bourses se délient le plus sur la Gironde. (à suivre)

2 Réponses

  1. François

    Bonjour !
    L’impatience me tiraille pour te féliciter, avant la conclusion, pour ce majestueux Routard de notre Entre-Deux-mers. Mais, je t’en supplie, n’en fais pas trop, car nos savoureuses cueillettes de cèpes et autres girolles vont se transformer en pitoyables cueillettes de … papiers gras et cannettes de coca ! !
    Cordialement.

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