carreau

Il y a quelque chose de malsain dans le rôle du « tireur » lors qu’une confrontation sur un terrain de pétanque, puisqu’il passe son temps à détruire les réussites des autres. Un ouvrage qui soulève  en plus les louanges de son partenaire mais qui désole celui qui avait réussi à s’installer au pouvoir. Dans le fond il agit comme un tueur à gages devant absolument atteindre sa cible. Non consentante mais immobile elle attend avec résignation le coup que va lui porter sa consœur expédiée de main de maître. C’est dans le fond une victime innocente qui sera exécutée sans coup férir pour avoir eu l’audace de se trouver au meilleur des endroits mais au mauvais moment.

Cette lutte impitoyable des « pointeurs.teuses » finit toujours par le recours à l’exécuteur des basses œuvres. Comme dans la vie sociale, celui.celle qui construit, risque à tout moment d’être balayé par celui.celle qui veut prendre sa place et s’expose justement au principe d’une brûlante actualité : « pousse-toi que je m’y mette ». Le tireur n’a qu’une seule obsession, se tenir à carreau ! Et parfois il agit avec un geste du désespoir pour redonner justement de l’espoir dans un combat qui paraît perdu ou au moins mal engagé.

Pour lui le triomphe parfait consiste à chasser violemment la boule installée pour lui ravir sa place près de l’envié cochonnet. Cette figure suscite l’admiration des terrains voisins reconnaissant au bruit fracassant et bref que provoque le choc de deux « mondes » qui se rencontrent. Rien n’est donc plus cruel que ce coup de feu exécutant celle qu’un autre avait installé au pinacle. Une fraction de seconde et tout s’effondre. Une fraction de seconde et l’exploit de l’un n’a plus de réalité grâce à l’exploit de l’autre. Une fraction de seconde et la victoire change de camp. Le tireur est froid, silencieux un tantinet taciturne tant il se concentre sur son objectif : détruire de la trop belle ouvrage.

Le regard figé sur la boule à déplacer il jauge la distance avant de serrer dans la paume des mains la « balle » qu’il va décocher. Son regard perçant tel un laser évalue la puissance à donner au tir à vue. Les préalables sont inutiles sauf si la situation paraît compliquée et nécessite un choix tactique et donc technique. La frappe destinée soit à décourager un adversaire trop audacieux dans son placement soit à le priver des avantages acquis par sa précision, se déclenche après nécessairement une concentration minutieuse. Rien ne doit bouger. Aucune remarque. Aucun encouragement si ce n’est discret. Un silence respectueux inspiré soit par la crainte de celui.celle qui va voir disparaître son « enfant de la boule » ou l’envie du partenaire accompagne la mise en orbite du missile à tête chercheuse.

Le résultat n’est pas toujours à la hauteur de la technicité déployée provocant une volte de déception dans le cercle des espoirs disparus. Il n’y a pas en effet de demi-mesure sauf si le hasard permet de bien faire les choses à l’insu du plein gré de celui.celle qui avait envisagé une issue différente. Un ricochet bienvenu, une arrivée en « raspaille » involontaire permettent de « rafler » ou de « ramasser » une mise qui paraissait bien compromise. Quant à la « casquette » elle se contente souvent de décoiffer la position adverse sans nécessairement la détruire.

Alors le « tireur » d’élite se contente d’un haussement d’épaules comme pour s’excuser d’avoir eu la chance avec lui et surtout de ne pas avoir été à la hauteur de sa réputation de poseur de « carreaux » attitré. Il baisse les yeux ou témoigne d’un profond agacement quand il réalise une « chiquetté » ou qu’il creuse tout bonnement le terrain en laissant seulement un « trou » loin de la victime annoncée. Il s’énerve. Frappe les munitions qu’il lui reste entre les mains s’il manque d’expérience ou il remonte au front avec une envie rapide d’en finir et d’effacer ce qu’il considère comme une forme de déshonneur. La seconde chance fait monter l’adrénaline de celui qui sait qu’on l’attend comme un « Messi » face au but !

Si le pointeur a parfaitement « mis la table » provoquant ainsi l’appétit assassin du frappeur adverse contraint d’user des forces dont il dispose la tache sera aisée puisqu’elle ne consistera qu’à ajouter des points à ce qui aura été vaillamment conquis. Le spécialiste de l’uppercut mettant le camp d’en face KO n’aura pas à démontrer son talent. Cette situation un peu frustrante pour la vedette du couple risque tourner au cauchemar quand il ne parvient pas à s’approcher de ce « petit » démontrant ainsi son incapacité à construire.

D’ailleurs parfois il se transforme en infanticide en emportant avec une précision extrême la plus petite boule du jeu vers des espaces interdits annulant ainsi les points adverses. C’est sa manière de stopper une bataille s’annonçant perdue d’avance. S’il est volontaire et annoncé cet objectif constitue un véritable défi tant, selon l’écart entre le cercle et la « victime », il est ambitieux et dangereux pour une réputation. Chasser le « cochonnet » nécessite l’art et la technique que seul les meilleurs peuvent associer. Rares sont les spécialistes émérites qui le tentent.

Le tireur d’élite, aristocrate de la pétanque, s’arrache dans les transferts nécessaires à la constitution d’une équipe. Tout le monde souhaites sa compagnie. A la fois redresseur de torts, détenteur de la dernière chance, exécuteur des basses œuvres, « clarificateur » de situations complexes, compagnon d’infortune, héros au mains agiles il aurait sa place dans un western, vêtu en noir comme un homme sans peur et sans scrupules, prêt à tout pour sauver l’honneur de sa doublette ! Il ne cause pas : il frappe ! Et tel Cyrano il lance avec panache « et à la fin de l’envoi… je touche! «