sauver les insectes

«…Quand on approchait la rivière, on déposait dans les fougères nos bicyclettes puis on se roulait dans les champs faisant naître un bouquet changeant puis on se roulait dans les champs faisant naître un bouquet changeant de sauterelles, de papillons et de rainettes »  : Yves Montand chantait cette insouciance de l’été quand la nature foisonnait de ses merveilles vivantes. Les insectes appartiennent en effet à cette saison où tout vit à son rythme si l’Homme, le pire des « insecticides », les laisse encore essayer de  survivre sous le soleil.

Ils envahissaient les journées de mon enfance de leurs vols, de leurs activités, de leurs chants, de leurs parures, de leurs excentricités ou de leurs vagabondages poétiques. Ils appartenaient, avec leurs défauts ou leurs avantages au quotidien estival dont personne ne s’étonnait. Désormais leur apparition fait figure d’événement. Et encore, pour celles et ceux qui s’intéressent encore à eux. La très grande majorité des humains ignore en effet leur importance et s’évertue même à les éradiquer de la planète. Elle pulvérise, répand, arrose, coupe, aseptise, détruit sans un seul instant imaginer qu’elle creuse sa propre tombe puisqu’elle rompt les maillons d’une chaîne devenue d’une extraordinaire fragilité.

Le massacre s’accroît de jour en jour et si la fin programmée des éléphants, des rhinocéros, des baleines, des phoques, des gorilles, des girafes, des dauphins, des orques… émeut les foules, celle des coléoptères, des lépidoptères, des hyménoptères ou autres hémiptères les laisse totalement indifférents. Selon Le Midi Libre un touriste excédé a même récemment souhaité obtenir un produit pouvant le débarrasser des cigales et de leur bruit lancinant !

Yves Montand aurait donc bien du mal à faire naître des « bouquets » de papillons et de sauterelles en se roulant dans les prés actuels. Silencieux, inodores et dépeuplés ils ressemblent à de vastes à des vastes moquettes à poils longs étendues au soleil pour sécher prématurément. Les insectes disparaissent mais les oiseaux, les chauves-souris, les amphibiens, les reptiles et même les fleurs sauvages suivent le même chemin. Fécondées par des insectes butineurs de plus en plus rares elles ne se reproduisent plus réduisant ainsi la qualité de la nourriture des herbivores qui alimentent à leur tour des carnivores dont les déchets sont recyclés par l’ouvrage de bêtes plus ou moins connues qui passent souvent leur temps à aérer par leur action cette terre où poussent des cultures vivrières. Plus personne ne connaît vraiment les milliers de ces « travailleurs » devenus tellement rares qu’on ne les verra plus bientôt que dans un muséum épinglé dans une boite venue du temps passé !

La danse baroque et incertaine des papillons s’amourachant de ces fleurs orphelines de leur tendre baiser devient une attraction. La collecte et le transport du pollen par des abeilles clairsemées ou des bourdons bedonnants deviennent des actes naturels qui se raréfient. La parade, au ras des étendues d’eau paisibles, des libellules au corps de modèles anorexiques présentant des robes moirées de haute couture ne passionne plus grand monde. Le son strident des grillons cherchant une âme sœur à l’entrée de leur demeure souterraine ne retentit guère dans la superbe douceur des fins de journée. Les sauterelles en tenue camouflée de soldats des prairies, en vert sabre au clair pour assurer leur descendance ; en bleu et gris prenant le soleil sur les roches dénudées n’appartiennent plus à ce que les doctes entomologistes appellent la biodiversité.

Quant aux lourds lucanes pinces en l’air, aux capricornes et aux longicornes effilés ou aux bousiers fabricants des boulettes en chaîne ils sont entrés dans la légende des « monstres » qui meublent les livres n’intéressant plus les enfants modernes. Inutile de dire que la rencontre avec un grand paon de nuit incite immédiatement à lancer un appel sur Facebook après qu’il ait été photographié comme un être extraterrestre. Trouver une coccinelle relève vraiment du coup de chance et d’un moment de vrai bonheur exceptionnel.

Croiser le chemin d’une patrouille de gendarmes en uniforme d’antan ou observer le film d’horreur grandeur minuscule du goûter d’une araignée se délectant d’une mouche piégée dans sa toile constitue des moments que plus personne ne prend le temps d’apprécier. S’émerveiller devant la formidable construction faite au pied d’un pied de fenouil sauvage des prés par d’infatigables fourmis ayant empilé des millions de brindilles n’entre absolument pas dans les passions enfantines du temps présent.

Mon été n’était pas peuplé d’e-phone, de tablettes sophistiquées mais de paille pour contraindre les grillons à venir me voir pour chanter dans ma boite d’allumettes, de pioches pour récupérer des vers de terre pour la pêche ; de paniers à salade pour y consigner des cagouilles réveillées par un orage ; d’une loupe pour observer le monde silencieux des fourmis ! Le bonheur était vraiment dans le pré ! Je l’assure !