Pour que le spectacle soit à la hauteur, il faut d’abord un scénario marqué par une certaine incertitude que les auteurs doivent bien entendu organiser antérieurement pour qu’elle permette une belle fin à l’ouvrage. Dans toutes les œuvres appréciées par le public on trouve souvent un duel à l’issue incertaine. En l’absence de Julian « l’empereur » porteur de la toge jaune lors du Tour des cols, le metteur en scène du 39° tome de la « bataille » cycliste de Castillon, avait opté pour cette opposition de prestige entre le champion institutionnel vêtu durablement de tricolore et celui plus fantasque au maillot éphémère parsemé de pois rouges. Un affrontement feutré destiné à récompenser la foule intergénérationnelle de sa patience et de son enthousiasme renouvelés.Aucune inscription à la peinture blanche sur le circuit cette année à la gloire de l’un ou de l’autre. De vieilles traces de prénoms énigmatiques n’apportaient vraiment pas d’indication sur le préféré de la France qui roule sur deux roues. Il n’y a aucune folie au départ. On se presse pour obtenir la faveur d’une signature.

Entre Warren Barguil et Romain Bardet, co-vedettes de la production de Monsieur Georges (Barrière), ce fut donc simplement une affaire de prestige susceptible de conférer une place de choix dans le cœur des cordons bigarrés de spectateurs installés sur le circuit aux points stratégiques. Ils laissèrent donc comme le veut la tradition les autres participants s’offrir des évasions provisoires parfaitement contrôlées de telle manière que ces seconds rôles ne leur volent pas la vedette.

Certes il y eut les grimpettes véloces d’Alexis Vuillermoz cherchant à se débarrasser d’un Maxime Bouet très accrocheur mais rien de bien méchant. Une sorte de hors d’œuvre que Julien Bernard, digne fils à papa, que le crédit accordé à la pugnacité de Stéphane Rossetto ou la volonté de son pote Yoann Offredo ont fait durer pour le plus grand plaisir des « gourmets » habitués aux menus quotidiens du Tour de France !

Aussi filiformes que les mannequins chargées de garnir les voitures suiveuses, ils osèrent au fil de l’histoire des tirades provocatrices pour réveiller la passion parmi des gens installés sous les frondaisons de la cote ou sur les bordures du vignoble revêtu d’un « maillot » vert prometteur Finalement malgré le jeu de qualité des « acteurs » engagés pour la circonstance il leur a été difficile d’enthousiasmer le public. Installés sur les gradins naturels en surplomb de l’arrivée, accroupis dans les fossés des chemins rugueux longeant le circuit, avancés sur la route pour guetter quel est le courageux ayant pris le poudre d’escampette, ces générations de supporteurs attendaient simplement de voir deux maillots au coude à coude.

Poulidor absent pour raisons de santé, aurait pu leur expliquer que le 12 juillet 1964 sur les pentes du Puy de Dôme ce type de lutte parallèle et non frontale, était entré dans la « légende des cycles » par son âpreté, sa dureté, sa pureté. Certes, la bosse de Belvès est loin des pourcentages durables de l’un des sommets d’Auvergne mais le souvenir chez les grands-pères accompagnant les plus jeunes reste vivace. le temps des duels n’est pas mort. Loin s’en faut ! 

Il fallut bien évidemment attendre les ultimes rondes castillonnaises pour que s’écrive cette lutte finale sur la page bitumée au critérium. Elle s’initia à trois tours de la fin avec une envolée des deux rivaux qui s’isolèrent pour en découdre. Ils dégainèrent leur plus beaux braquets, épousèrent le style des danseuses, appuyèrent farouchement sur les gâchettes des pédales, se démenèrent avec vigueur, pour offrir aux privilégiés ayant la côte pour écrin le mano à mano tant espéré. Quelques centaines de mètres dont les derniers avalés à vive allure accouchèrent donc d’un vainqueur.

Aucune surprise puisque la chose était entendue depuis le départ. Mais dans le fond peu importait puisque l’issue correspondait parfaitement à celle qui était désirée et attendue. Le porteur des pois, Romain Bardet devança celui à la tunique tricolore d’une grande roue dans un ultime rush dévastateur. La fantaisie du coup d’éclat l’emportait sur la classicisme. Très bon pour le public ! 

Les commentaires du barde Daniel Mangeas conta avec son inimitable voix de stentor enroué, portée par des hauts-parleurs allant de poteau en poteau dans les vignes,  la victoire de celui qui dans le fond bénéficiait d’un à priori favorable parmi les spectateur.trice.s. Le suspense, pas très grand avait accouché d’une épopée convenue. Il restait à applaudir er surtout à venir quérir le précieux autographe qui attesterait que l’on avait approché celui que le petit écran avait réduit à un royaume étriqué.

La foule adore les vainqueurs mais témoigne de son affection profonde pour les vaincus honorables. C’est immuable et le « mini » Tour de Castillon n’échappe jamais à la règle. C’est ce qui fait le charme de ces désormais rares rendez-vous cyclistes professionnels… mais il est à craindre que les lendemains déchantent dans ce domaine comme dans d’autre.

L’irruption dans le scénario 2019, en vedette béarnaise, de Jean Lassalle, député au petit vélo dans la tête, démontra que les célébrités ne sont pas nécessairement celles qui pédalent le plus pour atteindre les sommets ! Il a éclipsé par sa faconde, sa roublardise, sa grande gueule, sa grandiloquence réputée franche et rurale, deux ténors du peloton réservés et modestes. Ainsi tourne la roue d’une société réclamant sans cesse sa part de célébrités convenues.