Le mercredi matin, jour du marché hebdomadaire, les copain.ine.s  se pressent en grand nombre, si le ciel est avec eux, autour des tables du Bistrot de Christine et Nicolas. La très grande majorité d’entre eux a ses habitudes : place, horaire, boisson, fréquentation. Encore une fois durant la première tranche de l’ouverture les tasses défilent sur les tables. Les tournées d’expresso se succèdent les unes après les autres car il faut beaucoup d’énergie pour affronter la place. Chacun des services apporte sa révélation. Qui a dit que l’on ne pouvait lire l’avenir que dans le marc du café, alors que la mousse qui reste autour d’une tasse en porcelaine blanche permet toutes les interprétations possibles sur le tempérament de celle ou celui qui vient de la vider ?

Ce jour là, le temps du petit noir n’a en effet pas la même valeur pour tout le monde ! Deux mondes se confrontent : celui des actifs débordés et anxieux de leur chiffre d’affaires minoritaire est submergé par les retrouvailles des pensionnés. Les premiers engloutissent le contenu de leur tasse en une fraction de seconde et laisser au sommet une collerette brune de mousse orpheline, alors que le retraité tournant paisiblement la petite cuillère, abandonnera une succession de liserés concentriques en témoignage de sa dégustation progressive. Il en va de même au fond, où reste cette ultime lichette négligée dans la hâte par l’actif.ve, alors que le flâneur, l’épicurien du quotidien, le membre d’un groupe éclairé échangeant les nouvelles de la semaine ira chercher le moindre résidu comme preuve de son amour pour l’expresso qu’on lui a préparé. La tasse du comptoir se vide plus vite que celle des tables. Heureusement car Christine et Nicolas doivent faire face parfois à la pénurie provoquée par cette clientèle bavarde qui prend son temps.

Lentement, les retrouvailles institutionnalisées s’organisent. On se donne rendez-vous au Bistrot des Copains et les poignées de mains ou les bises appartiennent au rituels du mercredi. On s’apostrophe d’une table à l’autre. Chacun y arrive avec sa « nouvelle » du jour ou de la semaine, chacun vient y chercher une explication à une rumeur si prompte à enfler. Le café n’est qu’un prétexte pour sortir de la routine, pour s’éloigner des gaz soporifiques ou hallucinogènes, distillés par cette télévision aussi dangereuse que le monoxyde de carbone. Là, certain.e.s tentent de désintoxiquer leurs copain.ine.s en cure collective de paroles ou de confrontations des avis sur tout et n’importe quoi.

Le quotidien Sud-Ouest qui va de mains en mains a été épluché par les premiers arrivants qui prétendent ensuite être mieux informés que celle ou ceux qui l’ont pas lu. « Rien de neuf ce matin! » commente le chargé de la revue de presse. C’est pas très faux : les Girondins ne gagnent pas ; les morts violentes succèdent aux morts violentes ; les gilets jaunes ont fondu comme la neige au soleil ; Neymar se roule dans les pétrodollars ; Macron n’a pas la cote ; le climat est complètement foldingue. La messe est dite. On tournera en vitesse les pages autres que celle du Créonnais avec souvent la déception de ne rien y apprendre sur la proximité qui justement rassemble dans ce Bistrot.

Les touristes indifférents sont facilement identifiables, car le soleil de la terrasse, s’il existe, les attire. Leur vélo n’est jamais loin, et ils arborent des tenues parfaites de coursiers professionnels. Les langues étrangères se délient. Leurs commandes détonnent quand elles sont annoncées au comptoir. Le « crème » n’est servi qu’en été. Le Coca zéro, le chocolat, le thé… ne sont guère servis qu’en été ! Les ressortissants des pays du Nord de l’Europe doublent souvent la mise en allongeant l’expresso qui leur paraît trop restreint.

Vers midi le blanc et le rosé prendront le relais. La fièvre du café du mercredi baisse avec l’arrivée de la troupe permanente. Sur les tables des produits du marché (chichis ou crevettes) accompagnent ce virage vers l’apéro qui peut être très allongé (charcuterie, pain, olives) pour des retrouvailles familiales ou de compagnonnage. La plus remarquée de ces tablées, en entrant à gauche, applique au tiercé moyennant une contribution de deux euros les principes de l’économie sociale et solitaire. Un quatuor dont je suis chaque fois que je m’arrange pour échapper aux obligations, tente depuis des mois de vaincre les mystères de la race chevaline.

En fait au bout de quatre tournées les jeux sont faits. Ils résultent de savants calculs puisés en faible partie dans les « pronos » des journaux spécialisés. Achour aura la charge de jouer pour le compte des présents. Les numéros des concurrents comptent davantage que les analyses des spécialistes. L’absence de l’un ou de l’autre n’altère pas les débats sur les paris toujours très osés pour espérer décocher suffisamment de gains crédits an vue d’un repas commun qui n’arrive jamais.

Il y a un brin de Pagnol dans ces échanges entre gens qui ne se contentent pas d’espérer voir la vie en rosé mais qui la déguste avec plaisir. Deux petits cafés pour moi avant deux rosés pour finaliser les accords. Chacun à ses accointances. André, Lionel ou Achour sont eux très potes avec le chanoine Kyr et Michel vient de découvrir les bienfaits du jus de tomate. Vers midi, le groupe se disperse car l’heure du repas va sonner et malgré l’importance de la tournée d’adieux elle est souvent écourtée. On attendra le début d’après midi pour pour vérifier l’efficacité des tiercés collaboratifs… sans trop d’illusions ! Et quoi qu’il advienne la « coopé » ouvrira la semaine prochaine au Bistrot des copains. Et tant que les mêmes sont au rendez-vous…

Une réponse

  1. Sylvie MILLEPIED

    Merci et bravo pour ce texte tellement vrai et riche en émotions.. On y est dans ce bar des copains et c’est un vrai moment de plaisir, un rendez-vous incontournable du mercredi
    Merci Jean Marie

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