Il y a un rectangle d’eau qui, dans bien des villages faisait l’unanimité durant l’été. On s’y retrouvait les jours de canicule pour s’y mettre au frais quand les femmes, elles y prenaient de suées en frottant, frottant pour obtenir autre chose qu’un « petit » blanc. Souvent protégé des intempéries par un abri adapté aux dimensions du bassin, ce lieu permettait de prendre des nouvelles « fraîches ». Le lavoir est devenu depuis des décennies un petit patrimoine à protéger car il n’a plus d’utilité réelle.

On les découvre nichés silencieusement dans un creux de verdure en contre bas des habitations lors de randonnées pédestres pour le seul plaisir des yeux. Ils y dorment à l’insu de leur plein gré oubliés des « lavandières » loin d’être toutes du Portugal. Recouverts d’algues verdâtres et filandreuses ou mis totalement à sec par des élu.e.s conscient.e.s de leurs responsabilités en cas de noyades ils se meurent inexorablement comme tant d’autres lieux du temps passé. Les plus chanceux, alimentés par une source proche se maintiennent à flots.

Ils continuent à croire qu’ils rejoueront un rôle dans la vie sociale alors qu’ils ont été totalement éclipsés par le terrible lave-linge arrivé dans avec tambour mais sans trompette dans les maisons. L’ajout de doses de lessive lavant plus blanc que blanc au détriment du savon réputé de Marseille a rendu obsolète la lessiveuse.

Les employées de maison rémunérées comme telles ou celles qui n’avaient à espérer que la reconnaissance de leur mari, dressaient une fois par semaine ce récipient en zinc sur un trépied. Elles allumaient avec des éclisses ou des bûches noueuses un feu nourri destiné à faire bouillir les « gros » linge blanc essentiellement constitué par ces draps râpeux et lourds des trousseaux transmis de générations en générations.

Quelques serviettes grand format tachées par des agapes dominicales goûteuses et colorées s’ajoutaient à cette lessive exceptionnelle qui se tenait que trois ou quatre fois par an. Après une période trempage le linge était disposé autour du système d’arrosage installé au centre du récipient. Avec l’augmentation de la température de l’eau, un jet continu se répandait sur le contenu durant des heures.

Soigneusement disposées dans un linge fin des cendres du foyer de la cheminée servaient de détergent. Il fallait une surveillance permanente car le contenu de la lessiveuse ne devait jamais bouillir afin de ne pas « cuire la saleté ». Le sel de potasse contenu dans les cendres se dissolvait et formait une sorte de savon avec les graisses qui constituaient généralement les taches sur ce linge de service. Une bonne dose de javel contribuait à la réussite de l’opération mais nécessiterait un rinçage plus intense. L’ajout d’herbes aromatiques parfumaient également la lessive.

Durant des heures selon l’intensité du foyer, le nettoyage s’effectuait peu à peu. La période n’était guère exigeante même s’il fallait avec un morceau de bois ressemblant à un manche de pioche, « touiller » les draps, les serviettes ou les chemises. Le plus dur arrivait en effet quand il fallait transporter sur une brouette le fardeau vers le lavoir. En été le rinçage à grandes eaux constituaient une opération acceptable par temps chaud.

Il devenait terriblement exigeant dès que l’hiver était venu. Le froid nouait les doigts des lavandières et les gerçures les mutilaient. Le linge du quotidien figurait au menu. Longuement battu, frotté, brossé sur la planche ou le rebord en ciment lisse du lavoir il bénéficiait enfin d’un bain vivifiant dans cette eau claire. Tordu à deux, en face à face, pour l’essorage destiné à extraire les dernières saletés il finssait dans un baquet sur la brouette. L’eau qui se renouvelait conservait pourtant au fond les cendres et le savon, rendant le sol glissant. 

A Sadirac avec un balai brosse mon père allait tous les samedis matins vider et nettoyer les deux lavoirs de la commune. Combien de fois l’ai-je accompagné avec mon frère dans ce boulot qui nous permettait de se rafraîchir et de prendre un bain tonifiant ? Je ne sais ! Il faut aussi avouer qu’en période caniculaire (ça existait déjà) nous allions, sans aucun risque compte-tenu de la profondeur du bassin, en plein été, nous ébattre dans ces « miroirs » d’eau froide. C’était notre piscine municipale. Bien entendu c’était formellement interdit et si par hasard surgissait des utilisatrices occasionnelles, il nous fallait vite sans forcément couvrir notre nudité décamper dans le pré voisin.

En tendant l’oreille et en approchant selon les ruses des Sioux apprises dans des magazines illustrés récupérés dans des échanges scolaires peu orthodoxes, nous pouvions surprendre les conversations entre les femmes penchées sur leur linge qu’elles disposeraient plus tard sur l’herbe verte afin que la chlorophylle finisse de le blanchir. Le lavoir constituait quelque part le cœur du village. Dans bien des hameaux il n’est plus battant car il est étouffé par les ronces et englué dans la vase. C’est la rançon de la modernité et nul ne songerait à le regretter.

La photo est celle de l’ancien lavoir de sadirac Bourg